Parcours d’une personne défavorisée dans un quartier revitalisé

Ce texte est initialement paru dans le Bulletin de mars 2015 du Département de sociologie de l’Université Laval.

Les sociologues sont de plus en plus invités aujourd’hui à mobiliser les images pour alimenter la compréhension de l’objet d’étude sociologique. Par exemple, pour décrire les phénomènes de stratification sociale, comment l’image peut-elle être une voie d’accès à leur connaissance et à leur compréhension? Quelle place pour les données visuelles dans cette explicitation? Cette pratique, Douglas Harper la nomme photo elicitation. Il s’agit du mode narratif de la sociologie visuelle où le chercheur montre des photographies de l’objet d’étude et les analyse.

En novembre 2014, j’ai participé à une table ronde à propos de la ville intelligente. Alors que j’intervenais sur le fait que l’ajout de technologies pour rendre la ville plus « intelligente » ne conduirait pas forcément à réduire les inégalités sociales, un jeune homme dans la trentaine travaillant pour une société de hautes technologies établie dans le quartier St-Roch (ancien quartier central défavorisé de Québec et depuis revitalisé et embourgeoisé) m’a rétorqué : « Les pauvres ont juste à aller ailleurs… ». Je lui ai alors demandé : « Où veux-tu que ces gens aillent ? », et celui-ci de me répondre : « Ils peuvent se trouver des logements ailleurs, par exemple, dans Limoilou… » Alors que je tentais d’expliquer que la revitalisation d’un quartier correspond souvent à l’exode des pauvres, j’ai donc posé la question suivante aux participants : « Est-il possible de vivre une mixité sociale, même si un quartier est revitalisé ? ». Une jeune femme, début trentaine, lève alors la main et me dit : « Personnellement, les pauvres ne me dérangent pas. En fait, je donne au ‘Café en attente’ tout près de chez-moi, rue de la Couronne, afin qu’un démuni de mon quartier puisse boire gratuitement un bon café. J’utilise les transports en commun, je consomme dans des commerces de proximité, j’achète mes légumes au Marché du Vieux-Port, je recycle et je participe à la vie du quartier. »

Partant de là,  je me suis demandé : En quoi la sociologie visuelle peut-elle rendre compte d’une réalité sociale à travers l’image, que ce soit par la photo ou la vidéo ? En fait, je n’ai eu qu’à reprendre le slogan voulant que le quartier St-Roch soit devenu le Nouvo St-Roch. Dans ce tout nouveau St-Roch revitalisé, la rue St-Joseph a subi, au fil des dix dernières années, une véritable revitalisation. L’Université du Québec y a implanté son siège social et l’Université Laval y a implanté son pavillon d’arts graphiques. Le mail couvert de la rue St-Joseph a été détruit, il a révélé les devantures des commerces. Des entreprises de marque s’y sont implantées au rythme où des gens plus fortunés s’y sont eux-mêmes installés. Des restaurants huppés sont apparus, des bistros se sont établis et une toute nouvelle faune a remplacé, le jour, celle des démunis.

La séquence de photos (27 septembre 2014, 10 h 30) que voici révèle cette réalité sociale alors qu’une vieille dame, vraisemblablement démunie, passe devant l’un de ces commerces tendance de la rue St-Joseph et se dirige par la suite à deux coins de rue de là, vers un autre type de commerce qui convient mieux à ses moyens financiers.

Rue St-Joseph, devant des commerces s’adressant à une clientèle aisée
D’une part, la dame, avec sa canne, son sac en bandoulière, les vêtements et les chaussures qu’elle porte, posent un contraste avec le magasin tendance Victor Hugo devant lequel elle passe. À remarquer également le mobilier urbain : une borne de stationnement payable par carte de crédit et une base de lampadaire.

Rue St-Joseph, devant des commerces s’adressant à une clientèle aisée

À quelques mètres du commerce Victor Hugo

À quelques mètres du commerce Victor Hugo

Le rappel à la désignation Nouvo St-Roch revitalisé

Le rappel à la désignation Nouvo St-Roch revitalisé

D’autre part, de l’autre côté de la rue, un commerce de vêtements griffés québécois. Il importe ici de préciser que ce commerce est situé au sous-sol de l’Église St-Roch, lequel héberge également des services communautaires pour personnes défavorisées.

Un commerce de vêtements griffés québécois

Rue Monseigneur-Gauvreau, à moins de deux mètres de la rue St-Joseph revitalisée

Rue Monseigneur-Gauvreau, à moins de deux mètres de la rue St-Joseph revitalisée

La traverse de la rue

La dame a mis plus d’une minute à traverser la rue, son pas étant scandé par sa capacité à déposer lentement sa canne au sol sur ce type de pavé formé de petites briques. Ce type de pavé rappelle les pavés du début du XXe siècle, renvoie à une esthétique d’une autre époque censée indiquer aujourd’hui le chic urbain. À remarquer qu’au croisement de la rue, c’est le pavé d’asphalte classique qui reprend ses droits : la revitalisation d’un quartier a ses limites, ses frontières.

La traverse de la rue

Rue St-François Est, terrain vacant transformé en stationnement

Rue St-François Est, terrain vacant transformé en stationnement

La revitalisation du quartier St-Roch a surtout été le fait de la rue St Joseph parallèlement adjacente au boulevard Charest, artère majeure de circulation. Direction nord, dans les rues parallèlement adjacentes à la rue St-Joseph, cette revitalisation n’a pas eu lieu. Il est intéressant de préciser que, souvent, la démolition de certains immeubles dans un quartier défavorisé conduit à des terrains vacants qui seront parfois utilisés comme stationnement. À remarquer aussi, deux caractéristiques de ces terrains vacants : la prolifération des herbes et les graffitis sur les murs.

En fait, le terrain vacant, les herbes folles et les graffitis fonctionnent comme autant de repères délimitant des espaces urbains organisant la perception et la qualification de ce type de milieu. Ces repères fonctionnent aussi comme couples antagonistes fondés sur les dialectiques intérieur/extérieur, inclus/exclus, contenu/contenant à partir des éléments qui les composent ou s’ordonnent à partir d’eux. Ils organisent également des parcours de la défavorisation, structurent le milieu urbain, signalent à ceux qui sont défavorisés leur appartenance à un milieu précis.

Et la dame « n’a juste qu’à aller ailleurs »...

Et la dame « n’a juste qu’à aller ailleurs », pour reprendre les propos du jeune homme qui m’a interpellé. Elle se rend effectivement ailleurs, non pas dans le commerce tendance Victor Hugo de la première photo, mais au Centre Ozanam de la Société de St-Vincent-de-Paul…

Photos et textes : © Pierre Fraser, Bulletin du Département de sociologie de l’Université Laval, 2015.

Photo à retenir

La traverse de la rue

 

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