L’importance de saisir la réalité sociale en sociologie visuelle

En novembre 2014, j’ai participé à une table ronde à propos de la ville intelligente. Alors que j’intervenais sur le fait que l’ajout de technologies pour rendre la ville plus « intelligente » ne conduirait pas forcément à réduire les inégalités sociales, un jeune homme dans la trentaine travaillant pour une société de hautes technologies établie dans le quartier St-Roch (ancien quartier central défavorisé de Québec et depuis en partie revitalisé et embourgeoisé) m’a rétorqué : « Les pauvres ont juste à aller ailleurs… ». Je lui ai alors demandé : « Où veux-tu que ces gens aillent ? », et celui-ci de me répondre : « Ils peuvent se trouver des logements ailleurs, par exemple, dans Limoilou… » Alors que je tentais d’expliquer que la revitalisation d’un quartier correspond souvent à l’exode des pauvres, j’ai donc posé la question suivante aux participants : « Est-il possible de vivre une mixité sociale, même si un quartier est revitalisé ? ». Une jeune femme, début trentaine, lève alors la main et me dit : « Personnellement, les pauvres ne me dérangent pas. En fait, je donne au ‘Café en attente’ tout près de chez-moi, rue de la Couronne, afin qu’un démuni de mon quartier puisse boire gratuitement un bon café. J’utilise les transports en commun, je consomme dans des commerces de proximité, j’achète mes légumes au Marché du Vieux-Port, je recycle et je participe à la vie du quartier. »

Partant de là, je me suis demandé : En quoi la sociologie visuelle peut-elle rendre compte d’une réalité sociale à travers l’image, que ce soit par la photo ou la vidéo ? En fait, je n’ai eu qu’à reprendre le slogan voulant que le quartier St-Roch soit devenu le Nouvo St-Roch. Dans ce tout nouveau St-Roch revitalisé, la rue St-Joseph a subi, au fil des dix dernières années, une véritable revitalisation. L’Université du Québec y a implanté son siège social et l’Université Laval y a implanté son pavillon d’arts graphiques. Le mail couvert de la rue St-Joseph a été détruit, il a révélé les devantures des commerces. Des entreprises de marque s’y sont implantées au rythme où des gens plus fortunés s’y sont eux-mêmes installés. Des restaurants huppés sont apparus, des bistros se sont établis et une toute nouvelle faune a remplacé, le jour, celle des démunis.

La séquence de photos (27 septembre 2014, 10 h 30) que voici révèle cette saisie de la réalité sociale alors qu’une vieille dame, vraisemblablement défavorisée, passe devant l’un de ces commerces tendance de la rue St-Joseph et se dirige par la suite, à deux coins de rue de là, vers un autre type de commerce qui convient peut-être mieux à ses moyens financiers, le Centre Ozanam de la Société de St-Vincent-de-Paul.

Il importe ici de préciser, comme je l’ai précédemment mentionné dans un billet précédent — Le statut particulier de l’image en sociologie visuelle — , d’être patient pour saisir la réalité sociale de notre objet de recherche. Il faut parfois passer plusieurs heures dans un milieu donné ou y revenir à plusieurs reprises pour rendre compte de la réalité dont on cherche à rendre compte. Ceci étant précisé, ce matin du samedi 27 septembre 2014, alors que je déambulais dans le quartier St-Roch de Québec pour croquer sur le vif des éléments visuels architecturaux liés à la défavorisation, une dame que j’estime dans la soixantaine est apparue à un coin de rue. Ce qui a particulièrement attirer mon regard dès que je l’ai aperçue, alors que j’étais sur le trottoir opposé, c’était à la fois sa façon de marcher et ses vêtements.

Photo 1  Rue St-Joseph, devant des commerces s’adressant à une clientèle aisée

Rue St-Joseph, devant des commerces s’adressant à une clientèle aisée

D’une part, la dame, avec sa canne, son sac en bandoulière, les vêtements et les chaussures qu’elle porte, posent un contraste avec le magasin tendance Victor Hugo devant lequel elle passe. En sus des façades des commerces devant lesquels la dame passe, commerces qui s’adressent à une clientèle qui peut s’offrir des vêtements griffés (commerce de droite) ou la location d’un service de télévision et d’Internet par fibre optique (commerce de droite, services Fibe de Bell Canada), il faut également remarquer le mobilier urbain : une borne de stationnement payable par carte de crédit (renvoie à une classe sociale plus aisée que la dame) et une base de lampadaire au design si courant de la fin du XIXe siècle (renvoie souvent aux éléments du décor urbain revitalisé). À remarquer aussi, à l’extrême gauche de la photo, que dans la fenêtre du commerce il y a un grillage qui peut être déployé à la fermeture du commerce afin d’empêcher toute intrusion dans ce quartier pas encore totalement revitalisé.

Photo 2 Rue Monseigneur-Gauvreau, à moins de deux mètres de la rue St-Joseph revitalisée, la dame traverse la rue

La traverse de la rue

La dame a mis plus d’une minute à traverser la rue, son pas étant scandé par sa capacité à déposer lentement sa canne au sol sur ce type de pavé formé de petites briques. Ce type de pavé rappelle les pavés du début du XXe siècle, renvoie à une esthétique d’une autre époque censée indiquer aujourd’hui le chic urbain. À remarquer qu’au croisement de la rue, là où il y a une flèche indiquant qu’il s’agit d’une rue à sens unique, c’est le pavé d’asphalte classique qui reprend ses droits : la revitalisation d’un quartier a ses limites, ses frontières.

Photo 3 — Rue St-François Est, terrain vacant transformé en stationnement

Rue St-François Est, terrain vacant transformé en stationnement

La revitalisation du quartier St-Roch a surtout été le fait de la rue St Joseph parallèlement adjacente au boulevard Charest, artère majeure de circulation. Direction nord, dans les rues parallèlement adjacentes à la rue St-Joseph, cette revitalisation n’a pas eu lieu. Il est intéressant de préciser que, souvent, la démolition de certains immeubles dans un quartier défavorisé conduit à des terrains vacants qui seront parfois utilisés comme stationnement. À remarquer aussi, deux caractéristiques de ces terrains vacants : la prolifération des herbes et les graffitis sur les murs.

En fait, le terrain vacant, les herbes folles et les graffitis fonctionnent comme autant de repères délimitant des espaces urbains organisant la perception et la qualification de ce type de milieu. Ces repères fonctionnent aussi comme couples antagonistes fondés sur les dialectiques intérieur/extérieur, inclus/exclus, contenu/contenant à partir des éléments qui les composent ou s’ordonnent à partir d’eux. Ils organisent également des parcours de la défavorisation, structurent le milieu urbain, signalent à ceux qui sont défavorisés leur appartenance à un milieu précis.

Photo 4 — Centre Ozanam de la Société de St-Vincent-de-Paul

Et la dame « n’a juste qu’à aller ailleurs »...

Et la dame « n’a juste qu’à aller ailleurs », pour reprendre les propos du jeune homme qui m’a interpellé. Elle se rend effectivement ailleurs, non pas dans le commerce tendance Victor Hugo de la première photo, mais au Centre Ozanam de la Société de St-Vincent-de-Paul…

Que faut-il retenir de cette démarche ? Premièrement, celui qui s’adonne à la sociologie visuelle doit être constamment à l’affut de l’environnement dans lequel il évolue. Deuxièmement, celui qui s’adonne à la sociologie visuelle doit se « déconditionner », c’est-à-dire ne plus se déplacer dans un milieu donné en prenant les choses pour acquises. En sociologie visuelle, rien n’est acquis, car l’espace est truffé de signes qui traduisent certaines réalités sociales. Troisièmement, celui qui s’adonne à la sociologie visuelle doit s’attendre à passer de longues heures dans un milieu donné afin de saisir adéquatement la réalité sociale dont il veut rendre compte. Quatrièmement, sur le plan strictement pratique et technique, toujours s’assurer d’avoir des piles rechargées en sus et d’autres cartes SD à disposition pour saisir la réalité sociale, car on ne sait jamais à quel moment un événement peut tangiblement traduire ce dont on cherche à rendre compte.

© Pierre Fraser, 2015.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s