La « lecture » de l’image en sociologie visuelle (suite)

Dans le billet précédent, La « lecture » de l’image en sociologie visuelle, j’ai tout d’abord photographié un panneau-réclame posé sur le trottoir de la rue St-Joseph dans la portion revitalisée du quartier St-Roch de Québec. Celui-ci interpellait les potentiels clients en leur proposant une offre alimentaire « santé » et des services concomitants calés dans une perspective holistique de santé. Au-delà des informations que ce panneau-réclame véhicule, à savoir, une mode de vie sain à l’aune de la saine alimentation et de pratiques relaxantes et anti-stress (yoga, méditation) — pratiques qui s’inscrivent dans la mouvance santéiste [1] —, j’ai poussé plus loin mon investigation sociologique et j’ai contacté la propriétaire du commerce en question.

Dans la vidéo, nous avons pu constater que la propriétaire, Nancy Bilodeau, est en phase avec le discours néolibéraliste de l’entrepreneur maître de son destin et architecte de sa vie qui désire contribuer à la société. Ce processus d’autonomisation de l’individu, qui n’a de compte à rendre qu’à lui-même, où l’État doit intervenir le moins possible, est caractéristique de cette génération montante d’entrepreneurs. Afin de pousser l’investigation sociologique encore plus loin, à partir de simples informations inscrites sur un panneau-réclame, j’ai réalisé une autre capsule vidéo dont le but est de tenter de comprendre ce qui a pu amener la propriétaire de ce commerce à s’implanter dans une quartier en pleine revitalisation. Non seulement ces réflexions sont-elles intéressantes, car elles mettent en lumière cette volonté de faire commerce, mais le sont-elles aussi à cause de sa position sur la mixité sociale, car dans un tel quartier, la présence d’itinérants est une réalité sociale à laquelle il est impossible d’échapper.

Les points à retenir dans le discours de la propriétaire du commerce : le choix géographique de l’implantation du commerce ; la relation entretenue avec la mixité sociale.

Implantation du commerce

  • repérer une clientèle nantie, en campagne ou en ville ? ;
  • après avoir pris connaissance d’une étude, le quartier St-Roch, alors en pleine revitalisation, lui semble un lieu approprié, car une revue internationale mentionne également que le quartier est LA prochaine destination ;
  • elle considère que les gens qui ont besoin des services qu’elle propose, saine alimentation, cours de yoga et relaxation, sont surtout ceux qui vivent dans les villes (stress de la vie moderne);
  • elle vise autant les gens nantis que défavorisés, car elle considère que les deux ont besoin de ses services.

La relation entretenue avec la mixité sociale

  • elle considère que tout se passe bien, en général, avec les itinérants ;
  • elle considère qu’il ne faut pas juger ces gens, car ça peut arriver à n’importe qui ;
  • elle considère qu’il faut accepter la situation des itinérants et composer avec ;
  • elle a vécu une expérience avec un jeune homme sous influence de narcotiques. Il était bruyant et lui a dit qu’il pouvait rester s’il restait calme. Selon elle, le jeune homme est rester calme parce qu’elle ne l’a pas l’inviter à sortir, ce qui aurait changé son attitude, le tout combiné à l’effet posé et relaxant du lieu. Ce faisant, des clients émus par la situation paient un gâteau à ce jeune homme.

Que faut-il retenir ? D’une part, la propriétaire, Nancy Bilodeau, considère que ce sont surtout les gens qui vivent en milieu urbain qui ont besoin des services qu’elle propose, à savoir, une saine alimentation (manger cru et bio autant que possible, voir première vidéo où elle parle de « détox » qui passe par l’alimentation) et par des pratiques qui permettent de gérer et de contrôler le stress lié à la vie en milieu urbain. Paradoxalement, elle est propriétaire d’un commerce, chose qui exige plus de 60 heures de travail par semaine (voir première vidéo). D’autre part, elle est tout à fait empathique à la situation des gens moins favorisé, semble agir en conséquence, et comprend que personne n’est à l’abri des aléas de la vie. Il est aussi intéressant de constater qu’elle emploie le vocable « itinérant » pour parler des gens défavorisés.

© Pierre Fraser, 2015.

[1] Le discours santéiste est avant tout la promesse d’une espérance de santé optimale jusqu’à un âge avancé, tant sur le plan physique que mental. Il est aussi la vision d’un corps en santé, perfectible à volonté, mince, beau et musclé, défiant la maladie et la mort. Le discours santéiste a aussi une cible : la graisse. Être gros est faute morale, puisqu’elle relève du péché de gloutonnerie, faute contre la santé publique, puisque les gros coûtent cher et que leurs soins sont financés par les impôts, et faute esthétique, car la graisse est vue comme laide. Discours de normes, le corps gros s’oppose à ce corps iconisé, lisse, fait de papier glacé ou de pellicule cinématographique proposé par le discours santéiste auquel les gens aspirent.

 

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