La sociologie avec des images (photo-elicitation)

Source : Trépos, J. Y. (2015), « Des images pour faire surgir des mots », L’Année sociologique, vol. 65, n° 1, p. 191-224.

Les nombreux problèmes liés à l’utilisation de la photographie par des sociologues ou au travail sociologique des photographes ont été largement traités, notamment par Howard Becker[1][2], Elizabeth Chaplin[3], Douglas Harper[4][5], et en France, par Sylvain Maresca[6][7]  et Bruno Péquignot[8].

Nous retiendrons ici l’un de ses aspects : l’utilisation de la photographie comme support d’entretien ou photo-elicitation. Il est aujourd’hui convenu de tenir la photo photo-elicitation pour moyen de faciliter la communication entre enquêteur et enquêté, en favorisant la création d’un monde commun[9].

Il y a de bonnes raisons d’estimer, d’abord sur un plan pratique, que l’utilisation de photographies pourrait répondre à cette triple difficulté : (i) donner l’occasion de s’exprimer d’une manière plus affranchie ; (ii) d’avoir des interactions moins stressantes et sans grande déperdition entre le moment initial et le moment final que ce qui se produit dans une interview classique ; (iii) offrir la chance de réduire la dissymétrie, souvent tenue naturelle par les sociologues, entre le chercheur et ceux auprès desquels il s’informe. Mais peut-on en rester à ces commodités d’accès ?

Louis Marin a brillamment montré comment les différents niveaux de sens d’une image articulent largement l’actuel et le virtuel, l’objet matériel et l’objet représentatif (Marin, 1993). On peut donc s’attendre à ce que l’image permette des enchaînements plus ou moins inattendus de représentations, favorisés par son caractère polysémique qui laisse ouvertes plusieurs entrées thématiques simultanées.

Su un plan cognitif, on peut prévoir que la personne confrontée à une photo cherchera à lui trouver un sens, soit à partir d’indices dont elle lui semblerait composée, soit à partir d’une tonalité particulière, d’un climat que la photo installerait et qui autoriserait un jugement, esthétique ou éthique. Cette personne pourra aussi se servir de la photo comme d’une preuve de l’existence de l’objet (comme des éleveurs cherchent à prouver l’existence d’un prédateur). Le plus souvent, ces trois voies d’appropriation se mêlent de façon complexe. La dimension émotionnelle densifie encore cette complexité : la photo fournit un ou des points d’accrochage suscitant parfois une dérive imaginaire. Certains de ces points sont asses prévisibles pour un public donné (un policier qui contrôle un jeune).

Quel est alors l’enjeu différentiel d’une utilisation sociologique de la photo-elicitation ? On peut le dire simplement : il s’agit d’obtenir des réponses dans de meilleures conditions que dans l’interview classique (c’est le test de l’accès à une population difficile) et il s’agit d’obtenir des réponses plus étoffées (un mélange d’émotions et de connaissances, de moral et de politique). Pour y parvenir, il est nécessaire de mettre au point un dispositif d’enquête spécifique, qui s’ajuste à des contraintes thématiques (l’objet central de la recherche) et, comme toujours, qui réponde à quelques interrogations théoriques supplémentaires. Jusqu’à quel point pouvons-nous dire que malgré ces ajustements, nous présentons ici une technique d’investigation transposable ?

Les deux prochains billets tenteront de répondre à cette question en faisant participer le lecteur à une expérience de photo-elicitation.

 

[1] Becker, H. S. (1986), Doing Things Together : Selected Papers, Evanston : Northwestern University Press.

[2] Becker, H. S. (2003), Paroles et musique, Paris : L’Harmattan.

[3] Chaplin, E. (1994), Sociology and Visual Representation, London : Routledge.

[4] Harper, D. (1988), « Visual Sociology : Expnading Sociological Vision », The American Sociologist, p. 54-70.

[5] Harper, D. (2000), « The Image in Sociology : Histories and Issues », Journal des anthropologues, p. 143-160.

[6] Maresca, S. (1996), Précis de photographie à l’usage des sociologues, Rennes : Presses universitaires de Rennes.

[7] Maresca, S., Meyer, M. (2013), Des pouvoirs de l’image, Paris : Seuil.

[8] Péquignot, B. (2008), Recherches sociologiques sur l’image, Paris : L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », Série « Sociologie des Arts ».

[9] Woodward, R., Jenkings, N. K. (2011), « Military Identities in the Situated Accounts of British Military Personnal », Sociology, vol. 45, n° 2. P. 252-268.

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