La sociologie filmique | Du mot à l’image

La sociologie s’est tout d’abord construite comme une discipline de mots ou de lettres, sous la forme d’argumentations écrites formulées dans une langue naturelle et plus ou moins associée à des données chiffrées à la formalisation permise par le langage mathématique. Dans un contexte où l’image est de plus en plus présente, où tous peuvent, munis d’un téléphone intelligent, produire des images, où les médias sociaux utilisent abondamment l’image, la sociologie est de plus en plus encline à mobiliser également des images, soit comme objet d’étude, soit comme outil de recherche, soit comme médium de communication et d’échanges scientifiques autour de résultats. Des chiffres et des lettres, mais aussi des images (fixes ou animées), voilà les matériaux avec lesquels les sociologues rendent compte du monde social[1].

Que propose la sociologie filmique ? Une sociologie qui, à l’instar de la sociologie avec les mots et les chiffres, se suffit à elle-même. Il ne s’agit plus seulement de faire de la sociologie à partir de photographies (photo elicitation) ou de corpus visuels déjà existants, mais d’amener les sociologues à réaliser eux-mêmes des documentaires qui affirment, montrent et démontrent une thèse en direction d’un public qui ne soit pas seulement celui des chercheurs. Par exemple, le documentaire « L’arrière-scène des arts martiaux | Entre mythe et réalité », que j’ai coréalisé avec le sociologue Oliver Bernard (lui-même pratiquant d’arts martiaux), cherche à expliquer le mythe qui entoure la pratique des arts martiaux. En quoi consiste l’imaginaire collectif des arts martiaux ? Pourquoi les arts martiaux sont-ils parfois vendus comme de l’autodéfense ? Quelles sont les dimensions qui articulent les arts martiaux ? Quelles sont les rôles et les attitudes sociales qu’adoptent les pratiquants des arts martiaux ? Pourquoi les pratiquants adhèrent-ils au mythe des arts martiaux ? Quel est au juste ce mythe ?

Comme le soulignent Jean-Pierre Durand et Joyce Sebag, « cela ne signifie pas la fin de l’écrit-papier, bien au contraire, puisque celui-ci est le support des débats, des critiques du film projeté et plus encore des écueils pour fabriquer ces documentaires sociologiques[2]. » Mais au-delà de la question du débat scientifique qui vient après la publication d’un article ou la projection d’un film, il importe de préciser à nouveau que le documentaire sociologique doit se suffire à lui-même comme objet de recherche. Ici, ce sont l’image et le son qui donnent à voir les réalités sociales. Le processus est tout à fait à l’opposé de la cueillette des données propre à la photo elicitation ou à l’analyse de corpus visuels existants, car il s’agit « de recourir au langage cinématographique comme instrument de production des connaissances[3]. » Conséquemment, la sociologie filmique offre un autre support de diffusion de la connaissance scientifique, voire même une conception renouvelée de la recherche sociologique à travers l’écriture filmique, qui elle-même, possède son propre style, sa propre syntaxe et son propre langage. Comme le fait remarquer Douglas Harper, la visualisation change la manière de penser le concept[4].

Et il est là tout le défi pour le sociologue déjà rompu à l’exercice de la sociologie quantitative ou de la sociologie qualitative qui utilisent les mots et les chiffres, car il doit apprendre et s’approprier un nouveau langage à mille lieues de pratiques confirmées et de ce qu’il est habitué comme démarche scientifique. En fait, la prétention de la sociologie filmique est bien de produire une connaissance qui se suffit par elle-même en combinant les différentes voies de la connaissance plutôt que de les opposer. Ce faisant, la sociologie filmique fait non seulement appel aux méthodes de la sociologie qualitative et quantitative, mais elle suppose aussi une certaine maîtrise du langage cinématographique.

© Pierre Fraser, 2015

[1] Chauvin, P. M., Reix, F. (2015), « Sociologies visuelles. Histoire et pistes de recherche », L’Année sociologique, vol. 65, n° 1, p. 17-41.

[2] Durand, J. P., Sebag, J. (2015), « La sociologie filmique : écrire la sociologie par le cinéma ? », L’Année sociologique, vol. 65, n° 1, p. 71-96 [72].

[3] Idem. p. 73.

[4] Harper, D. (2012), Visual Sociology, New York : Routledge.

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