Les repères visuels non codifiés et non normalisés (graffitis)

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* Le graffiti n’est normalisé que pour la sous-culture des graffiteurs et des tagueurs et non par la société.

Nous savons déjà qu’un repère visuel exerce 4 fonctions (signaler, localiser, confirmer, satisfaire) et qu’il possède 4 propriétés (visibilité, pertinence, distinctivité, disponibilité). En ce sens, le graffiti constitue-t-il un repère visuel ? Plus spécifiquement, le tag (blaze), qui est la signature d’un graffiteur constitue-t-il un repère visuel ? Pourquoi le tag ? Parce qu’il entre dans une logique quelque peu différente du graffiti lui-même et qu’il s’adresse à trois publics cibles : (i) la sous-culture des graffiteurs et des tagueurs ; (ii) les résidents d’un quartier donné ; (iii) les résidents d’un quartier défavorisé.

▼ Le tag ou blaze « CLER » se retrouve à plusieurs endroits dans le quartier St-Jean-Baptiste de Québec
Graffiti : © Pierre Fraser, 2015

Public cible : sous-culture des graffiteurs et des tagueurs
Premièrement, si le graffiti est avant tout inscription ou dessin peint sur un mur, un monument ou des éléments du mobilier urbain, le tag signale tout d’abord la présence d’un tagueur en vue de l’accomplissement d’actions (ou suggérant l’opportunité d’actions) par d’autres tagueurs. Deuxièmement, le tag localise, c’est-à-dire qu’il permet la localisation d’autres repères visuels de même nature qui doivent déclencher ou suggérer une action de la part des autres tagueurs (le repère est élément de réseau). Troisièmement, le tag confirme aux autres tagueurs qu’ils sont au bon endroit et qu’ils sont en présence de l’œuvre de tel ou tel tagueur. Quatrièmement, le tag satisfait les attentes des autres tagueurs.

En termes de propriétés visuelles, il semblerait bien que le tag y réponde, parce que (i) il est visible, (ii) pertinent pour la sous-culture à laquelle il s’adresse, (iii) distinctif, car chaque tagueur a une signature qui le distingue effectivement de tous les autres tagueurs, et (iv) disponible, parce qu’il est stable dans l’environnement où il se situe.

▼ Sous l’interdit de stationnement et sur le protecteur des tuyaux en alimentation électrique, encore le tag « CLER »
Graffiti : © Pierre Fraser, 2015

Public cible : les résidents du quartier
Pour les gens qui ne font pas partie de la sous-culture des graffiteurs et des tagueurs, le tag suscite la controverse et considéré comme une forme de vandalisme : « Ce problème date de plusieurs années. […] Il y a une certaine accumulation et les graffitis sont de plus en plus visibles. Les vandales sont plus audacieux également1 », remarque Louis Dumoulin, président du conseil de quartier de Saint-Jean-Baptiste de la ville de Québec. Pour un résident du quartier, « C’est un côté rebelle, destructeur, agressif, où on massacre on brise les choses2. » Pour la coordonnatrice des programmes en transport actif chez Vivre en Ville, Pauline Guyomard, « En 2013, on était à peu près à 900 graffitis […] recensés par le chantier urbain Graff’Cité. En 2014, c’était plus de 1 400 et on pense que ça a augmenté, y compris l’hiver dernier, et ça, c’est un phénomène nouveau3. » De guerre lasse, le Conseil de quartier a mis en place plusieurs solutions, dont une trousse de nettoyage gratuite, disponible à la quincaillerie Saint-Jean-Baptiste sur la rue d’Aiguillon. Cependant, le problème ne semble pas s’atténuer, et aussitôt effacés, les graffitis ont tendance à réapparaître.

Partant de là, dans ce contexte, le tag exerce-t-il les 4 fonctions du repère visuel et en possède-t-il les 4 propriétés ? Premièrement, pour le résident du quartier, le tag signale effectivement la présence d’une sous-culture et incite à poser ou suggérer des actions (recenser les tags, tenter d’identifier les tagueurs, effacer les tags). Deuxièmement, le tag, pour le résident, localise, c’est-à-dire qu’il permet la localisation d’autres repères visuels de même nature qui doivent déclencher ou suggérer une action de la part des autres résidents du quartier (le repère est élément de réseau). Troisièmement, le tag confirme aux résidents du quartier qu’ils sont en présence de vandalisme et qu’il y a des tagueurs actifs dans leur quartier. Quatrièmement, le tag satisfait des attentes d’insatisfaction. En termes de propriétés visuelles, pour les résidents du quartier, il semblerait bien que le tag y réponde, parce qu’il est visible, pertinent, distinctif, et disponible, parce qu’il est stable dans l’environnement où il se situe.

▼ Des tags sur la porte de garage et sur la boîte aux lettres
Graffiti : © Pierre Fraser, 2015

Public cible : quartiers défavorisés
Dans les quartiers défavorisés, le tag accède à une autre dimension sociale : il contribue au délitement du lien social. Aussi à contresens que la chose puisse paraître, ce n’est pas le délitement social qui crée les incivilités et la délinquance, mais bien l’inverse. Autrement dit, plus les incivilités sont présentes, dont entre autres les graffitis et les tags, plus le lien social a tendance à se déliter. Fondée sur la « théorie de la vitre brisée » élaborée en 1969 par le psychosociologue américain Philip Zimbardo, et reformulée par James Wilson et George Kelling en 19824, cette théorie stipule que « si une vitre brisée n’est pas remplacée, toutes les autres vitres de l’environnement connaîtront le même sort. » Il en irait donc de même avec les tags : si les tags ne sont pas effacés dès qu’ils font leur apparition, de plus en plus de tags se retrouveront sur les murs et le mobilier urbain. De plus, si les résidents du quartier ne se mobilisent pas pour enrayer la prolifération des tags, autrement dit, une absence de réaction à cette incivilité et à la dégradation visuelle de l’environnement, cette attitude est susceptible de contribuer au délitement du lien social et au développement d’autres formes de délinquance dans le quartier en question.

Encore là, le tag répond effectivement aux 4 fonctions qu’exerce un repère visuel et aux 4 propriétés qu’il détient. Comme le remarque le sociologue Nicolas Mensch, « Les graffiti, comme marques du désordre, sont à la source d’un sentiment d’insécurité. Leur effacement et les poursuites pénales menées à l’encontre de leurs auteurs reflètent la répression ordinaire de ce mouvement. […] Si les graffiti peuvent suggérer un lien social délité et favoriser l’expression d’un sentiment d’insécurité, ces marques s’inscrivent aussi dans un mouvement pictural complexe et dont l’intérêt culturel ne peut plus être ignoré5. »

Premièrement, pour le résident d’un quartier défavorisé, le tag signale le désordre social et incite à poser ou suggérer des actions (abandon de l’implication sociale, délitement du lien social). Deuxièmement, le tag, pour le résident d’un quartier défavorisé, localise des endroits peu fréquentables (le repère est élément de réseau). Troisièmement, le tag confirme aux résidents d’un quartier défavorisé l’incapacité collective ainsi que celle des autorités à se saisir du problème et de le régler. Quatrièmement, le tag satisfait des attentes de sentiment d’insécurité. En termes de propriétés visuelles, pour les résidents d’un quartier défavorisé, il semblerait bien que le tag y réponde, parce qu’il est visible, pertinent, distinctif et disponible.

Constats

Le chercheur Georges Vignaux pose deux questions pertinentes : (i) s’agit-il là d’une conquête et d’une appropriation de territoire ; (ii) s’agit-il là d’une affirmation de soi telle la trace d’un animal pour pour marquer son espace. Il reste maintenant à répondre à ces questions. L’image permettrait-elle d’y répondre ? Le défi vous est lancé.

Autrement, il est clair que les tagueurs parcourent la ville et y signent leur propre réseau, compréhensible d’eux seuls et néanmoins visible des autres. Le tag est aussi un fait urbain total : c’est le passage du simple « crayonnage » jusqu’à la reconnaissance comme pratique artistique authentique.

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1 Téotonio, J. M. (2015), Quartier Saint-Jean-Baptiste : il faut s’attaquer plus sérieusement aux graffitis, estime le président du conseil de quartier, 3 novembre, http://bit.ly/1MMNuZd.
2 Simard, C. (2015), Vague de graffitis dans Saint-Jean-Baptiste, Radio-Canada, 12 octobre, http://bit.ly/1O1iKFO.
3 Idem.
4 Wilson, J. Q., Kelling, G. L. (1982), Broken WindowsThe police and neighborhood safety, http://theatln.tc/1Or3qG3.
5 Mensch, N. (2014), « L’art transgressif du graffiti. Pratiques et contrôle social », Actes du colloque 2014, Sciences Humaines Combinées, n° 14, http://bit.ly/1RWOcLw.

© Pierre Fraser (Ph. D.), 2015 (texte et photos)

1 Comment

  1. Conquête et appropriation de territoire ? Affirmation de soi telle la trace d’un animal pour pour marquer son espace ? Les tagueurs parcourent la ville et y signent leur propre réseau, compréhensible d’eux seuls et néanmoins visible des autres. Défi ?

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