Le vêtement qui signale la défavorisation matérielle

Le sociologue Frédéric Godart souligne que, « Aujourd’hui encore, le vêtement permet d’identifier l’origine sociale d’un individu, même si les différences vestimentaires entre classes ou groupes sociaux sont moins frappantes que par le passé du fait de la massification de la mode et de la diffusion rapide des tendances[1]. » Sur ce point, Godart a vraisemblablement raison quand il mentionne que cette distinction est aujourd’hui beaucoup moins marquée qu’elle ne l’était au début du XXe siècle. Partant de là, je me suis demandé quel élément du vêtement permettrait de signaler la défavorisation matérielle d’un individu. Autrement dit, quel élément dans le vêtement d’une personne défavorisée travaille comme marqueur social si le vêtement s’est à ce point démocratisé ?

Pour tenter de répondre à cette question, au printemps et à l’été 2015, j’ai arpenté pendant des jours entiers les quartiers St-Roch et St-Jean-Baptiste de la Ville de Québec. La méthodologie était la suivante : photographier autant de gens que possible afin de disposer d’une banque de photos qui serviraient à identifier le marqueur social que je tentais d’identifier. Dans les faits, les choses n’ont pas fonctionné de cette façon, car mon œil était invariablement et constamment attiré par un certain type d’individu.

Considérons tout d’abord ces 3 photos prises respectivement les 25 mars 2015 et 28 mars 2015, la première dans le quartier St-Jean-Baptiste, la seconde et la troisième dans le quartier St-Roch. Ce qui ressort de ces trois photos, c’est bien le fait que ces personnes ne disposent pas des ressources financières nécessaires pour s’acheter des vêtements de première main et de qualité. Faut-il par ailleurs préciser que des friperies et des organismes communautaires installés dans ces quartiers aident ces gens à se vêtir.

Le vêtement qui signale la défavorisation matérielle

Ce que signalent ces trois photos, c’est bien le niveau de défavorisation de ces personnes. Maintenant, examinez attentivement l’état des vêtements. Quel élément retient surtout votre attention afin que vous puissiez affirmer que ces gens sont défavorisés ? En fait, ces vêtements sont usés, élimés, défraîchis, et fripés. Par contre, le sociologue ne peut se contenter de cette simple explication, car il y a des gens défavorisés qui ne sont pas vêtus de cette façon. Donc, si certaines personnes défavorisées sont vêtues de cette façon, c’est que ce type de vêtement doit forcément renvoyer à d’autres marqueurs sociaux. Par exemple, en quoi consiste le quotidien de ces gens (conditions de vie : revenu, habitation, alimentation, mobilité, santé), leurs trajectoires (facteurs de risque, expériences identitaires), et la nature de leurs liens sociaux ?

Une première réponse à cette question peut être vraisemblablement fournie par les deux photos ci-dessous. Prises le 25 juillet 2015 dans le quartier St-Roch, alors qu’il faisait une température de plus de 30°, elles montrent deux personnes défavorisées se rendant au Supermarché Métro vendre à des fins de recyclage des canettes de bière ou de soda recueillies ça et là dans les différentes poubelles publiques du quartier pour en tirer un certain revenu. Remarquez, sur la photo de gauche, que l’homme porte un pull qui serait plus approprié pour une température automnale : ici, le type de vêtement signale que l’individu n’a peut-être pas les revenus nécessaires pour porter autre chose en période de grande chaleur. Remarquez, sur la photo de droite, que l’homme appuyé sur son déambulateur (problème de mobilité), porte des espadrilles, un short et une chemise usés et élimés.

Le vêtement qui signale la défavorisation matérielle

Il faut donc supposer, et ce n’est qu’une supposition, que ces deux personnes vivent une situation de défavorisation importante. Ici, la canette de bière ou de soda revendue à l’épicerie pour le recyclage travaille comme marqueur social de la défavorisation. Par contre, ladite canette, retournée à l’épicerie pour recyclage, travaille aussi comme marqueur social des valeurs liées à l’écologisme. Donc la canette recyclable ne fonctionne pas seulement comme marqueur social de la défavorisation : une personne de la classe moyenne retourne elle aussi ses canettes à l’épicerie. Aussi cynique que la chose puisse paraître, les gens défavorisés qui retourne les canettes recyclables à l’épicerie pour un certain montant d’argent, sans pour autant adhérer aux valeurs de l’écologisme, fonctionnent également comme des agents nettoyeurs de l’espace public.

Au total, dans un quartier où il y a présence de défavorisation matérielle, où il y a des gens confrontés à de difficiles conditions de vie, où le vêtement porté est usé, élimé, fripé et défraîchi, ce type de vêtement, à lui seul, travaille comme marqueur social d’un certain niveau de défavorisation. Si, aujourd’hui, c’est le détail dans un vêtement volontairement choisi — griffe, logo, style — qui signale l’appartenance à une classe sociale déterminée, le détail de type « vêtement usé, élimé et défraîchi » est, quant à lui, involontairement choisi, mais marque de façon criante l’appartenance à la classe sociale des gens très défavorisés.


Pierre Fraser, 2016
(texte et photos)

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[1] Godart, F. (2010), Sociologie de la mode, Paris : La Découverte.