Corpus visuels établis

| Cahier 1 |

L’analyse de corpus visuels est une démarche intéressante à plus d’un égard, car elle implique de façon générale des corpus déjà constitués depuis plusieurs années. Qu’il s’agisse d’un corpus visuel public géré par les Archives nationales, ou d’un corpus visuel privé, ceux-ci sont particulièrement révélateurs de la culture d’une époque donnée, de sa mode, des objets d’utilisation courante, des moyens de transport, des croyances religieuses, de la situation économique, du développement technologique, etc. Par toute l’objectivité dont la photo est porteuse — enregistrement tangible d’un événement qui s’est produit à un moment ou l’autre dans un contexte social donné —, par toute la subjectivité qui imprègne aussi la photo — invariable reflet du point d’attention de celui qui a tenu la caméra et de ce qu’il voulait saisir et montrer —, l’image constitue inévitablement un ensemble de processus subjectifs complexes encapsulés temporellement dans une forme incroyablement objective, de là tout l’intérêt de l’analyse sociologique à travers un corpus visuel.

▼ La prière du soir en famille (© Banque et Archives nationales du Québec)

La société québécoise, du début du XIXe siècle jusqu’à la fin des années 1960, a été particulièrement moulée par l’influence de la religion catholique. La prière du soir en famille, comme le soulignait l’Archidiocèse de Québec en 1886, était avant tout « une sainte pratique, qui jadis était en grand honneur et que les familles vraiment chrétiennes ont encore retenue. Il faudrait que toutes nos paroisses revinssent à cet usage si pieux, si salutaire, qui sanctifie le foyer domestique et transforme chaque maison en un sanctuaire béni de Dieu. Il faudrait que toutes nos paroisses revinssent à cet usage si pieux, si salutaire, qui sanctifie le foyer domestique et transforme chaque maison en un sanctuaire béni de Dieu [1].

En fait, la prière du soir, pour plusieurs catholiques, était « une espèce de repos et d’attendrissement [2]. » Comme le souligne l’historien Jean-Marie Lebel, « Tout commence par des prières et tout se termine par des prières. […] Les dévotions se succèdent : prières du matin et du soir, récitation du chapelet, exercices du mois de Marie en mai, exercices du mois du Rosaire en octobre, retraites annuelles, prières devant le Saint-Sacrement durant les Quarante-Heures [3]. » Et la photo de la page précédente, datant de 1958, montre bien cette encapsulation de valeurs culturelles, de normes sociales, de mode, d’attitudes et de comportement codifiés et normés et de technologies. Dans les années 1950, immédiatement après le souper (le dîner en France), la famille, sous l’œil attentif du père, qui avait encore à cette époque un rôle social bien campé de pourvoyeur et de guide, prenait le chemin du salon. Il est intéressant ici de relever l’habillement des jeunes filles et des jeunes garçons, tout comme leur style de coiffure, qui s’apprêtent à entrer dans une nouvelle décennie qui chamboulera tous les codes sociaux alors en place au Québec ; l’arrivée de la mini-jupe est proche, tout comme les cheveux longs et la musique rock venue de Grande-Bretagne avec les Beatles et les Rolling Stones. Autre détail plus qu’intéressant à relever dans cette photo, la présence d’un tourne-disque juste à la gauche du père situé à la droite. À remarquer, aussi, le style du mobilier qui date, quant à lui, du milieu des années 1950. Tous ces petits détails permettent vraisemblablement d’en conclure qu’il s’agit là d’une famille de la classe moyenne qui possède les revenus nécessaires pour se procurer toutes ces choses et de subvenir aux besoins d’une famille de plus de huit enfants.

Allan Sekula (1951-2013), photographe américain, également écrivain, réalisateur de films et théoricien de l’art, considère non seulement que la photographie et le film produisent du sens et du langage, mais qu’ils sont aussi discours au sens où l’entend Michel Foucault, c’est-à-dire qu’ils incarnent le pouvoir institutionnel parce qu’ils organisent le savoir [4]. En ce sens, les archives de photos ne sont pas qu’une simple mine d’informations, mais révèlent à quel point une société en arrive à se reconnaître et à se représenter elle-même. Par exemple, les photos suivantes, ici retenues, participent, dans un premier temps, au pouvoir institutionnel d’une époque, l’Église, et à l’organisation d’un certain savoir, celui de la présence de la religion dans plusieurs moments de la vie.

▼ Édouard-Charles Léveillée, prêtre (© Marie-Paule Léveillée, collection privée, 1938)

L’œil contemporain qui examine ces photos d’il y a plus de 80 ans, par leur seule représentation, réorganise donc un savoir plus ancien qui s’articulait autour des préceptes catholiques. Plus encore, la photographie est indéniablement constituée de plusieurs couches de représentations sociales. Par exemple, la photo de la page 35 montre la couche de la mode masculine et féminine, la couche technologique (électricité, tourne-disque, lampe), la couche du design immobilier, la couche des postures face à la prière (agenouillement, signe de croix), la couche de la présence de la religion (crucifix). En somme, la photo évoque les valeurs d’une société donnée, et en ce sens, elle est bien un discours, un savoir particulier à propos d’un monde qui structure comment celui-ci est compris et comment les éléments du quotidien prennent leurs places respectives.

▼ La confirmation (© Marie-Paule Léveillée, collection privée, 1938)

Le défilé de la St-Jean-Baptiste — St-Jean Baptiste, longtemps considéré le saint patron des canadiens-français —, quant à lui, est définitivement un savoir particulier à propos d’un monde, et en particulier celui de la société canadienne française avant qu’elle n’affirme son identité en 1960 et qu’elle ne devienne la société québécoise telle qu’on la connaît aujourd’hui. Par exemple, avec ses chars allégoriques commandités par des entreprises privées, le défilé de la St-Jean a longtemps été un aspect du récit collectif à propos de la société canadienne-française, une façon de se voir dans le monde, une façon de forger une identité. Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer les thèmes de ces défilés : 1946 — Les Canadiens français et les sciences ; 1947 — La Patrie, c’est ça ; 1948 — La Cité ; 1949 — L’expansion française en Amérique ; 1950 — Le folklore ; 1951 — Le Canada français dans le monde.

▼ Défilé de la St-Jean-Baptiste (vers 1950) dans la basse-ville de Québec
(© Archives de la Ville de Québec, N011574)

Et ces thèmes, comme le lecteur a pu le constater, évoquent particulièrement une progression sociale, une ouverture sur la science, comme une ouverture sur le monde. Ces canadiens-français, qui allaient bientôt devenir des québécois en reforgeant leur identité avec la Révolution tranquille du début des années 1960, s’apprêtent à entrer dans la modernité. Ce n’est pas rien pour l’époque, surtout pour un peuple qui fut inféodé pendant plus de 350 ans à la religion catholique. Et la réaction sera tellement forte et épidermique, que la pratique de la prière en famille disparaîtra rapidement pour être remplacée par le téléviseur qui trônera désormais dans le salon des familles québécoises, sans compter que la pratique religieuse, de 1960 à 1975, s’effondrera littéralement et conduira, tout au cours des années 1980 et 1990, à fermer des églises sur l’ensemble du territoire du Québec.

L’autre victime, qui s’apprête également à faire les frais de cette Révolution tranquille, c’est bien celle de la femme au foyer. Graduellement et irrémédiablement, la femme au foyer prend de plus en plus sa place dans cette nouvelle société québécoise qui s’est libérée du joug de l’Église catholique. Certes, la société québécoise est encore et toujours profondément judéo-chrétienne, même aujourd’hui — il n’y a qu’à voir tous les problèmes soulevés par l’immigration —, mais elle a su faire le pont entre son passé religieux et la modernité. Les femmes se sont investies en politique, ont défendu leurs droits, ont mis à mal des normes sociales jusque-là contraignantes, ont montré qu’elles détenaient un certain pouvoir, sinon un pouvoir certain. Le féminisme québécois a été, quant à lui, une puissante réaction aux dogmes de l’Église catholique. Avec l’arrivée de la pilule contraceptive, les femmes ont repris possession de leur corps et sont venus dire aux curés qu’elles n’accordaient plus aucun crédit au péché d’empêchement de famille ; c’en était fini de la revanche des berceaux pour supplanter en nombre les anglais, et la famille nucléaire s’est installé à la grandeur du Québec.

| Cahier 1 |

© Pierre Fraser (Ph. D.), 2015

 

Références
[1] Archidiocèse de Québec (1886), Annales de la propagation de la foi pour la province de Québec, n° 28, p. 145.

[2] Idem., p. 147.

[3] Lebel, J. M. (1993), « La vie en quotidienne en 1900 », Cap-aux-diamants, numéro hors-série, Québec : Les éditions Cap-aux-diamants, p. 32.

[4] Meunier, C. (2011), « A Dialogue with Allan Sekula », Lieven Gevaert Series, Livre 2, Louvain : Leuven University Press.

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