Le statut global de l’image

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Le chercheur britannique John Tagg, spécialiste de l’histoire de la photographie, a bien résumé la position de l’image en ce qu’elle est une « rhétorique de la vérité mobilisée [1] ». Que faut-il entendre par cette position ? En fait, l’avantage de l’image, c’est qu’elle est en mesure de représenter une multitude de situations sociales qu’il est possible par la suite d’interpréter de différentes façons en fonction de l’angle d’analyse sociologique privilégié.

Par exemple, une photographie montrant un pêcheur peut représenter le rôle social qu’investit un individu le week-end venu (activité de loisir), ou bien, un individu dont c’est la principale source de revenu. La photo 1 est significative en ce sens, car sans disposer d’aucune description préalable, il est possible de se rendre compte que le pêcheur en question s’adonne à une activité de loisir. Elle révèle également un certain statut social, car le pêcheur en question est vêtu de l’habillement approprié pour s’adonner à cette activité, habillement qui vaut au bas mot 170 $, il dispose d’une canne à pêche dernier cri (120 $) et d’un moulinet de haute précision (240 $). La date où la photo a été prise indique qu’il s’agit vraisemblablement d’un individu qui ne travaille pas le week-end (ou qu’il ne travaillait pas ce week-end-là), et qu’il est mesure de profiter de ses moments loisirs. Comme le font remarquer Law et Whittaker, le contexte dans lequel une image a été saisie déploie en bonne partie la portée sociale de celle-ci [2].

Photo 1 : pêcheur dans la rivière, Parc Chauveau, Québec, 6 juin 2015
Pêcheurs - Le statut global de l’image en sociologie visuelle

Comme le souligne le sociologue Simon Langlois :

« Regardez les cyclistes amateurs ou ceux qui font de la course à pied. Ils disposent tous d’un matériel de haute performance, indispensable pour faire partie du groupe», note le professeur retraité du Département de sociologie. Pour ce spécialiste, qui observe ses contemporains avec acuité depuis longtemps, l’affaire est entendue. Les produits et les appareils de plus en plus raffinés offerts aux amateurs de pêche, de course à pied ou de cuisine ne répondent pas seulement à un besoin matériel. Ils deviennent des moyens d’égaler la performance des autres pour mieux se fondre dans le groupe. La multiplication des choix offerts aux consommateurs s’explique donc en grande partie par une furieuse envie d’appartenir à la gang. Grâce à l’achat d’objets haut de gamme, on montre à nos semblables que nous partageons avec eux un intérêt, un style de vie commun.

Voilà pourquoi un même consommateur peut accepter de payer un bâton de golf 800$ ou 1000$, si c’est au groupe correspondant qu’il veut appartenir, tout en achetant ses légumes et ses conserves au rabais. D’autres personnes, à l’inverse, se définissent en refusant de se laisser aspirer dans cette spirale. Ils se retirent de la consommation à outrance. Désormais, pour montrer son opposition au courant social, il faut bouder un produit, un bien ou, dans les cas extrêmes, pratiquer la simplicité volontaire [3]. »

Partant de là , trois grandes approches théoriques sont généralement reconnues pour soutenir la démarche en sociologie visuelle : l’approche anthropologique et ses méthodes photographiques qui rendent compte de la culture ; les techniques de photojournalisme où les photographies sont considérées comme des preuves, c’est-à-dire des représentations de la réalité, ni plus ni moins qu’un enregistrement simple et efficace d’un phénomène ou d’un événement ; la perspective poststructuraliste où les images construisent la réalité. Ce qui fédère ces trois grandes approches, essentiellement, c’est l’idée que les images sont avant tout considérées comme des textes qui peuvent être « lus » afin de révéler leur signification sociale plus large, les idéologies qu’elles véhiculent et les messages qu’elles communiquent, faisant ainsi écho aux propos de Simon Langlois.

À ce titre, en recadrant plus largement la photo précédente (photo 2), l’agrandissement suggère un contexte qui révèle lui-même une autre réalité. Il ne s’agit plus d’un seul pêcheur dans une rivière, mais de plusieurs pêcheurs. Sur la rive opposée, trois personnes semblent s’adonner à l’activité de la pêche. Qu’en est-il exactement ? En agrandissant la photo (photo 3), il est alors possible de constater que, des trois personnes qui sont sur la rive, deux s’adonnent à la pêche — la dame est au lancé, l’homme apprête son hameçon — et une les observe.

Photo 2 : pêcheurs, Parc Chauveau, Québec, 6 juin 2015
Pêcheurs - Le statut global de l’image en sociologie visuelle

Photo 3 : pêcheurs sur la berge, Parc Chauveau, Québec, 6 juin 2015
Pêcheurs - Le statut global de l’image en sociologie visuelle

Sociologiquement parlant, les images ont la capacité de révéler les mécanismes de la vie sociale. Elles révèlent les connexions qu’établissent les gens avec les objets et le territoire et montrent comment les gens interagissent avec leur milieu. Tout comme l’approche quantitative en sociologie permet d’aller au-delà de la simple constatation d’un fait social et de mettre en lumière ce qui était auparavant invisible à la simple investigation, l’approche qualitative, et spécifiquement l’approche visuelle, permet en plus d’archiver la réalité sociale, c’est-à-dire de fournir un accès visuel à une réalité sociale passée. C’est ce que Mills nomme l’« imagination sociologique [4] ». Cette notion d’imagination sociologique proposée par Mills stipule que l’image permet d’établir des liens et des connexions entre l’histoire au sens large et les réalités sociales dans lesquelles la vie au quotidien est vécue [5]. L’image possède aussi cette capacité à passer du plus impersonnel (société/structure) au plus intime (individu/agent) et de voir comment les deux s’interconnectent [6]. En somme, la grande qualité de l’image, réside dans cette capacité à montrer le particulier, le local, le personnel et le familier, tout en suggérant qu’elle s’inscrit dans une réalité sociale beaucoup plus large. Autrement dit, l’image permet de comprendre comment les plus petites unités de l’analyse sociale — les gens, les objets — agissent pour former une réalité sociale globale où toute activité personnelle est essentiellement sociale, où tout ce qui est social renvoie inévitablement à ce qui est personnel.

Si l’image, entendre ici la photo, permet de révéler les mécanismes de la vie sociale, le film, quant à lui, va encore plus en profondeur pour comprendre comment les plus petites unités de l’analyse sociale en sociologie visuelle — les gens, les objets — agissent pour former une réalité sociale globale où toute activité personnelle est essentiellement sociale, où tout ce qui est social renvoie inévitablement à ce qui est personnel. À ce titre, la courte vidéo que voici montre comment le pêcheur des deux premières photos agit et réagit avec son environnement pour s’adonner à la pratique de la pêche. Il montre aussi comment, sans être vêtus de la même façon que le pêcheur au milieu de la rivière, les gens sur la berge s’adonnent à cette pratique.

| Cahier 1 |

© Pierre Fraser (Ph. D.), 2017

Références
[1] Tagg, J. (1988), The Burden of Representation : Essays on Photographies and Histories, Amherst : University of Massachussets Press, p. 13.

[2] Guéricolas, P. (2017), Acheter pour exister, Les dossiers de Contact, Université Laval.

[3] Law, J., Whittaker, J. (1988), « On the art of representation : notes ont the politics of visualization », in G. Fyfe and J. Law (eds), Picturing Power, London : Routledge, p. 161.

[4] Mills, C. W. (1970), The Sociological Imagination, Harmondsworth :Penguin.

[5] Idem., p. 12.

[6] Idem., p. 14.

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