Navire de croisière et classes sociales

| Cahier 1 |

Il va sans dire qu’il est particulièrement tentant, en sociologie visuelle, de photographier ou de filmer l’exclusion sociale, de voir comment les gens défavorisés vivent, de montrer dans quelle mesure le territoire de la défavorisation conditionne la posture des gens. À l’inverse, la favorisation matérielle et sociale est tout aussi intéressante, sinon plus, car elle met en lumière le comportement d’une multitude de personnes dans les sociétés occidentales, et comme cette condition est peu montrée, sauf à travers des études statistiques, la sociologie visuelle aura tout intérêt à s’y pencher.

▼ Le navire de croisière et ses activités
croisiere-00

Comme l’a déjà souligné Howard Becker1, une photo révèle beaucoup plus que l’œil ne peut voir : c’est son pendant objectif qui saisit tout ce qui est dans le champ direct de la caméra. La photo ci-dessus a été prise le dimanche 28 septembre 2014 à 10 h du matin, alors que le navire de croisière Aidabella était accosté au port de Québec. L’automne venu, Québec accueille en grand nombre des navires de croisière à cette période de l’année où les feuilles des arbres changent de couleur, offrant un coup d’œil tout à fait particulier sur les côtes depuis le milieu du fleuve St-Laurent. À la première observation, cette photo semble tout à fait banale et ne semble montrer autre chose que des croisiéristes écoutant leur guide, mais il n’en est rien. Lorsque le sociologue est confronté à un plan général, son premier devoir est d’agrandir la photo et de l’examiner dans ses moindres détails. Et cette analyse révèle souvent des choses fort intéressantes.

Ce qui doit nous intéresser avant tout, dans une photographie dédiée à l’analyse sociologique, ce sont les gens et les relations qu’ils entretiennent avec leur environnement. Le sociologue américain Erwing Goffman a suggéré, dans son ouvrage La mise en scène de la vie quotidienne, de comparer la vie à une mise en scène avec, comme au théâtre, une scène, des acteurs, un public. Pour notre part, nous allons recaler la proposition de Goffman à travers la notion de réseau en sociologie visuelle.

▼ Le groupe de croisiéristes sur le quai écoutant le guide
croisiere-04

▼ Le gardien de sécurité qui surveille les vélos des croisiéristes
croisiere-03

J’ai divisé la photo intégrale en trois sections : les croisiéristes sur le quai ; le gardien de sécurité ; le croisiériste sur la passerelle. Que nous dit ce découpage ? Tout d’abord, la majorité des croisiéristes sont déjà sur le quai et écoutent les directives du guide. Le gardien de sécurité, engagé par le Port de Québec, s’assure que ni les passants ni les croisiéristes ne franchiront la clôture à moins de passer par le point d’entrée prévu à cet effet.

Les vélos, derrière le gardien de sécurité et à la gauche du groupe de croisiéristes déjà sur le quai, suggèrent que ces derniers participeront à une activité à vélo. Sur la passerelle, un homme, vêtu de façon appropriée pour faire du vélo et accompagné d’une dame et d’un autre homme, signale son arrivée aux croisiéristes déjà sur le quai en levant les bras tout en leur criant (je l’ai très bien entendu saluer la foule !), ce qui explique pourquoi les gens sur la passerelle et sur le quai se tournent vers lui.

▼ Un croisiériste, vêtu pour faire du vélo, s’adresse aux croisiéristes sur le quai depuis la passerelle
croisiere-02

Goffman suggère que, comme au théâtre, la représentation doit se dérouler sur une scène (le lieu du spectacle) et devant public. L’homme sur la passerelle devient ainsi l’acteur et doit tenir un rôle social bien précis, peut-être celui du boute-en-train du groupe, celui qui s’exhibe sans trop de contraintes. D’ailleurs, après avoir pris la photo, je suis resté sur place pour observer son comportement, et il a effectivement perturbé tout le groupe en parlant à plusieurs personnes en arrivant, obligeant le guide à reprendre une partie de ses directives.

Certes, le sociologue peut utiliser ce genre d’explications pour analyser la photo et lui donner du sens sur le plan sociologique. Par contre, au-delà des explications interactionnistes de Goffman, le sociologue visuel tentera de compléter l’analyse en se servant de la notion de réseau, c’est-à-dire, mettre en évidence les aspects morphologique, fonctionnel et cognitif, en somme, l’ensemble des réseaux géographiques, sociaux, culturels et économiques qui occupent l’environnement du navire de croisière.

▼ Membre d’équipage nettoyant la coque du navire
Alors que le guide est en train de donner ses instructions aux croisiéristes pour la randonnée à vélo, une autre réalité a cours au même moment : le nettoyage de la coque du navire.
navire-01

▼ Autre point de vue sur le membre d’équipage nettoyant la coque du navire
Comme il a déjà été mentionné, la photo est aussi subjective — intention de celui qui tient la caméra. Dans le cas présent, j’ai voulu offrir un autre point de vue sur le membre d’équipage qui nettoie sur la coque du navire. J’ai voulu montrer que ce dernier est derrière des clôtures, prisonnier de sa fonction, alors que des croisiéristes s’apprêtent à franchir la clôture pour se promener à vélo dans le Vieux-Québec.
croisiere-07

▼ Le navire de croisière AIDAbella
Ce navire appartient à la compagnie allemande Aïda Cruises. Long de 252 m, il peut accueillir 2030 passagers et 634 membres d’équipage.
croisiere-08 : © Pierre Fraser, 2015

Ce qui est intéressant dans cette photo, c’est non seulement la dimension imposante du navire, mais tout ce qu’elle ne montre pas. Navire de croisière imposant, mené par un équipage de plus de 634 personnes, il faut supposer, à l’image de l’homme qui nettoie la coque du navire, qu’une part importante de l’équipage se situe dans une classe sociale différente de celle des croisiéristes. Il n’est pas certain que cette part importante de l’équipage dispose des revenus nécessaires pour se payer une croisière sur un tel navire.

En fait, un navire de croisière est un concentré de la stratification sociale, depuis les officiers et les croisiéristes, en passant par les hommes de pont, les machinistes, les concierges, les cuisiniers, les manœuvres, les hommes de métier, les life guards, les artistes chargés de divertir les passagers, les animateurs de foule, etc. Tout est en place, sur ce genre de bâtiment, pour faire vivre une expérience aux croisiéristes — favoriser l’amusement. Et une partie de l’intérêt de la sociologie visuelle, c’est de montrer comment fonctionne la société sans pour autant explicitement le montrer, et c’est là qu’intervient toute l’expérience du sociologue pour arriver à le faire.

| Cahier 1 |

© Pierre Fraser (Ph. D.), 2015 / texte et photos


Références
1 Becker, H. (1974), « Photography and sociology », Studies in Anthropology of Visual Communication, vol. 1, n° 1, p. 3-26.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s