Le corps remodelé : une interprétation sociologique

Cahier 2 |

Dans ce Cahier 2, le sociologue Olivier Bernard, avec le concours de la modèle et cosplayer Marie-Claude Bourbonnais, montre et explique comment le corps, désormais devenu cette ultime identification à soi, peut parfois être l’objet de profondes transformations. En se fondant sur l’expérience de Marie-Claude, il arrive à démontrer comment cette idée du corps transformé traverse aussi la société dans son ensemble, car « aujourd’hui, le corps est entièrement culturel. Le but est de faire du corps un environnement, comme la nature, c’est-à-dire de vivre dans un corps qui serait entretenu, dominé par des régimes diététiques, par des efforts.1» C’est donc une analyse sociologique accessible à tous et fondée sur l’image à laquelle le lecteur est convié à comprendre le phénomène.

La consommation n’est pas qu’une affaire d’argent, mais aussi une question d’interaction symbolique. Qu’il s’agisse d’images, d’objets ou de mots, ce qui est partagé ou consommé est invariablement chargé de sens. Les multiples significations que peut revêtir le sens des choses qui nous entourent influencent la compréhension que les gens ont du monde pour ensuite rendre possible une nouvelle interprétation de ce dernier. La complexité de cette dynamique consumériste est le propre de toutes les cultures qui, à notre époque, se déroule dans un contexte d’hypermédiatisation, de capitalisation et de spectacularisation.

Certes, cette dynamique est complexe, autant pour sa compréhension théorique que pour les acteurs sociaux qui sont impliqués dans les rouages de cette consommation culturelle. Afin de donner à cette réalité sociale un soupçon de limpidité, je vous propose de suivre le parcours d’une jeune femme qui s’est profondément investie dans le fonctionnement de ces rouages. Grâce à Marie-Claude Bourbonnais, qui a gentiment accepté de participer à une entrevue portant sur son parcours de vie, nous voyagerons, avec tous les aléas émotifs que cela implique, dans l’univers des industries de la culture du corps.

Marie-Claude Bourbonnais, jeune femme de 37 ans, demeure dans la région de Lévis (Québec, Canada), mais elle n’est en rien une femme ordinaire ; il suffit de l’observer pour s’en rendre compte. Elle se démarque aisément par son apparence, non par son style vestimentaire au quotidien, mais bien par le galbe prononcé de ses atours révélant l’opulence de sa poitrine, contrastant avec la taille filiforme tant vantée par les magazines féminins.

Alors que je me retrouvais, grâce à un concours de circonstances, dans l’un de ces événements où une multitude de gens défilent et déambulent déguisés, j’ai rapidement repéré Marie-Claude qui était là en tant que designer et cosplayer (mot-valise anglophone composé de costume et play désignant un loisir consistant à jouer le rôle de ses personnages préférés en imitant leur apparence). Il va sans dire que le sociologue que je suis n’a pu s’empêcher de penser que sa morphologie, son apparence et ses compétences représentaient la quintessence de l’industrie culturelle contemporaine du corps. Je suis donc allé la rencontrer pour m’attarder au « comment » et à l’origine de cette quintessence. Quelles expériences avaient bien pu façonner cette personne ? De quelle manière avait-elle été influencée pour modifier son corps et, ensuite, s’en servir pour confectionner et porter des costumes dignes des plateaux de tournage hollywoodiens ?

La rencontre officielle s’est tenue à son atelier de travail, et l’entrevue, enregistrée en mode audio, dura plus de 3 h 30. Il va sans dire que le but de cette rencontre visait essentiellement à mieux connaître Marie-Claude, question d’approfondir certains aspects de sa vie, notamment les thématiques de la socialisation durant l’enfance (l’origine de ses intérêts et de ses valeurs), son rapport au corps (révélant la raison de sa chirurgie esthétique), et sa progression professionnelle (liée au design et à la mode). Bien que cette démarche semble tomber sous le sens, faut-il ici souligner que c’est Marie-Claude, elle-même, qui a raconté sa propre histoire à partir de deux ou trois questions très ouvertes. Ce signalement met donc en lumière le fait que « l’objet socioculturel est déjà construit dans les faits racontés1 ». Cela aura forcément pour conséquence que le présent article se veut avant tout une interprétation sociologique de l’interprétation que Marie-Claude avait déjà faite de sa propre histoire. De plus, l’interprétation de Marie-Claude demeure une version construite, c’est-à-dire qu’elle présente une sélection d’éléments en fonction d’une cohérence avec ses choix et sa réalité d’aujourd’hui. Ce faisant, considérant que l’histoire racontée ne contient que des éléments significatifs pour elle, il a donc été possible de montrer l’importance de la consommation des produits culturels dans la vie de Marie-Claude. Conséquemment, la structure de cet article respecte, à quelques détails près, l’ordre chronologique des éléments de l’histoire racontée par Marie-Claude.

Comme je viens tout juste de le mentionner, cet article est avant tout une interprétation sociologique du discours que Marie-Claude a tenu à propos de sa propre histoire. Conséquemment, cet article ne peut montrer le discours de Marie- Claude comme une représentation de la majorité des femmes de son âge, de sa culture québécoise ou même de sa manière de vivre son identité féminine. La construction unique de son histoire demeure la sienne. Par contre, cet article possède la portée interprétative d’une approche phénoménologique, soit celle d’une contemplation exploratoire de l’agencement des propos discursifs, des expériences uniques et des projets réalisés par Marie-Claude, le tout interprété sociologiquement autour de la théorie de la consommation culturelle. Cet article s’inscrit donc dans le style d’Erwin Goffman montrant les faits sociaux par le déroulement de la quotidienneté dans toute sa théâtralité.

En effet, Marie-Claude évolue dans une société régie par des valeurs capitalistes où l’aspect esthétique des choses occupe une grande place. L’art est devenu une valeur ajoutée généralisée dans la sphère de l’offre et, réciproquement, la consommation a pris la forme d’une expérience esthétique qui doit satisfaire au plus grand nombre. De plus, le seul fait d’être une femme décuple les pressions sociales exercées pour adopter une apparence en concordance avec le genre sexué associé à la biologie génitale, tout simplement parce qu’on ne naît pas femme, on le devient2. Dans ce contexte, les chances sont très fortes qu’une femme ne considère plus son corps à la hauteur des canons esthétiques présentés par les médias de masse. Partant de là, le corps de la femme est donc central, voire une cible privilégiée pour plusieurs industries. En l’occurrence, le corps de Marie-Claude est le véritable fil d’Ariane de son histoire.

Même si la question du corps en sociologie demeure un sujet délicat, je tenterai de voir comment Marie-Claude oscille entre le désir de ressembler aux modèles féminins de son environnement social (un certain déterminisme) et la capacité à voir plus que les choix imposés (individualisme méthodologique)3. Entre ces deux théories classiques sur la manière de vivre son corps en société, il y a ce qu’une personne possède comme apparence biologique (taille, poids, qualité esthétique), jugée positivement ou négativement, et les valeurs qu’elle porte (famille, couple, amitié, travail). Voyons maintenant comment Marie-Claude vogue dans cette société consumériste.

Cahier 2 |

© Olivier Bernard (Ph. D.), Marie-Claude Bourbonnais, 2017

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Références

1 Le Monde (2004), Le corps devient une construction sociale, Entrevue avec Bernard Andrieu.

2 Houle, G. (2004), « L’histoire de vie ou le récit de pratique », in Gauthier Benoît, Recherche sociale. De la problématique à la collecte des données, Québec : Presses de l’Université du Québec, p. 324.

3 Guionnet, C., Neveu, E. (2009), Féminins / Masculins. Sociologie du genre, 2e édition, Paris : Éditions Armand Colin.

4 Duret, P., Roussel, P. (2005), Le corps et ses sociologies, Barcelone : Éditions Armand Colin.

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