Marie-Claude Bourbonnais : des études en design

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Après avoir terminé ses études secondaires, Marie-Claude amorce des études en Techniques administratives, son objectif étant clairement de démarrer sa propre entreprise dans le domaine de la mode. En fait, d’un strict point de vue stratégique, elle se disait que si elle n’arrivait pas à percer dans ce domaine, elle aurait au moins une voie de sortie dans le domaine de l’administration. On l’aura deviné, après une seule année passée à explorer les arcanes de la gestion administrative, il ne fut pas long avant qu’elle ne se rende compte qu’elle devait retourner à sa passion première. Et c’est là où elle s’inscrit, dans un collège privé de Québec, à un programme de design de mode. Et encore là, cette formation la déçoit, car le programme, qui a évolué depuis, n’était plus tout à fait en phase avec la réalité économique du domaine du design québécois, voire même canadien. Faut-il ici préciser que Marie-Claude, comme bien d’autres jeunes adultes étudiant dans ce domaine, s’y connaissait fort peu dans le fonctionnement de l’industrie économique de la mode, car elle était davantage tournée vers ce rêve de pouvoir un jour vivre de sa passion. D’ailleurs, ne dit-elle pas, bien qu’elle ait cousu toute sa vie, que la couture n’a jamais vraiment été son principal gagne-pain.

Comme la plupart des étudiants de sa cohorte, elle débute en tant que vendeuse dans une boutique de vêtements. Par la suite, elle travaille pendant quelques années pour la Fédération des Caisses Desjardins, la confection de vêtements étant ainsi devenue une activité contractuelle en dehors des heures de travail. Tout au cours de cette période, et pendant un laps de temps particulièrement long, elle confectionne des costumes pour des écoles de danse, ce qu’elle considère d’ailleurs comme ayant été très formateur, puisqu’elle habillait surtout des enfants et des adolescentes, donc des morphologies de jeunes filles non standards.

Cette expérience avec les écoles de danse est aussi l’occasion d’observer une forme de sélection, pour ne pas dire une ségrégation des corps des jeunes filles. Comme elle l’exprime clairement, une propriétaire d’école de danse procédait ainsi à un tri sélectif, choisissant les filles minces et considérées comme les plus jolies pour la troupe qu’elle supervisait. Les autres, visiblement moins attrayantes, étaient réparties dans les groupes des autres professeurs de l’école. Cette réalité attristait Marie-Claude, mais de son strict point de vue de costumière, cette expérience fut particulièrement formatrice pour développer sa technique de fabrication, car disposer d’une aussi grande diversité de corps non conformes aux silhouettes filiformes était un véritable atout. D’ailleurs, elle se souvient très bien d’une jeune fille plus corpulente que les autres qui l’amena à travailler d’arrache-pied afin qu’elle paraisse tout à son avantage sur scène. Ayant un grand sens d’équité et de justice esthétique, elle se dit : « ce n’est pas vrai que, parce que toi, tu es plus ronde, que les autres seront plus belles dans leur costume et pas toi. » Elle considérait donc comme de sa responsabilité personnelle de confectionner le vêtement le plus approprié afin que cette jeune fille soit aussi jolie que toutes les autres. Partant de là, Marie-Claude en profite pour développer tout un système de gradation (grandeurs de référence et choix des endroits pour augmenter les tailles sur les patrons), afin de mieux adapter la confection de ses vêtements.

Bien entendu, même si Marie-Claude saisissait fort bien la situation dégradante dans laquelle ces jeunes filles étaient plongées, et même si elle savait n’avoir aucun pouvoir sur le processus pernicieux de sélection qui discriminait ces enfants et ces adolescentes, et tout en sachant que cette partie de la vie a une incidence cruciale sur l’estime de soi, elle s’affairait à tout de même à ce que celles-ci paraissent tout de même élégantes, malgré leurs différences corporelles. Il s’établissait dès lors un lien de confiance privilégié avec ces jeunes, et grâce à ce lien, Marie-Claude espère avoir eu des répercussions positives par rapport à l’acceptation ou l’appréciation de leur physique. En fait, elle les considérait toutes belles et uniques, chacune à leur façon, malgré les propos dénigrants avec lesquels ces filles qualifiaient souvent les parties de leurs corps qui ne correspondaient pas aux standards populaires et médiatiques de beauté.

Marie-Claude conciliait donc un travail rémunérateur avec ses contrats de confection de costumes et sa mère lui offrait parfois gratuitement de venir lui donner un coup de main. À cette époque, alors qu’elle tentait de se faire connaître comme costumière, et même si les prix qu’elle demandait pour ses costumes étaient dérisoires, malgré le petit budget dont elle disposait pour acheter son matériel, elle faisait « des miracles avec rien », lance-t-elle, plongée dans ses souvenirs. Par exemple, pour un costume destiné à une élève d’école de danse, Marie-Claude demandait 50$, et même si les parents considéraient tout de même le prix élevé — étant donné qu’ils déboursaient déjà les frais d’inscription de l’école, les souliers de danse et le t-shirt imprimé à l’effigie du nom de l’école —, elle facturait 30 $ pour son temps de confection, peu importe le temps qu’elle y consacrait, et 20 $ pour le tissu servant de matériel de base pour la réalisation des costumes. Avec ce montant, et comme il n’était pas toujours facile de dénicher des tissus à rabais, et comme il lui fallait au moins trois mois de travail, et avec des costumes éparpillés un peu partout dans la maison, il ne lui restait souvent pas plus de mille dollars comme bénéfice pour tout le travail consacré à la confection.

Et c’est ainsi que Marie-Claude a conservé ce rythme de travail pendant plus de trois ans, ce qu’elle considère comme ayant été très payant du point de vue de l’expérience et de l’apprentissage. Toutefois, même après avoir fait des robes de bal plus dispendieuses, le service sur mesure qu’elle offrait à l’époque n’était pas suffisant pour atteindre une certaine rentabilité. Elle en est donc venue à la conclusion qu’il était plus avantageux d’investir son temps ailleurs, à moins d’être engagée par des jeunes de familles plus fortunées prêtes à dépenser de fortes sommes pour un vêtement haut de gamme.

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© Olivier Bernard (Ph. D.), Marie-Claude Bourbonnais, 2017