Marie-Claude Bourbonnais : en phase avec elle-même

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Après sa dernière opération, Marie-Claude retourne tout bonnement à un travail de bureau. Avec une transformation physique aussi majeure, on aurait pu s’attendre à une réaction de ses collègues, ne serait-ce que des yeux ébahis ou des commentaires subtils, mais il n’en fut rien. Cette absence de réaction n’était certes pas due à une cécité volontaire, car on ne cache pas le sursaut provoqué par un état de surprise. Si ses collègues ne remarquaient pas la transformation physique de Marie-Claude, c’est parce qu’elle s’habillait de manière à dissimuler l’opulence de sa poitrine. Cette stratégie montre qu’elle anticipait la réaction de son entourage professionnel de l’époque, pensant que ces gens considéraient encore comme tabou une telle modification corporelle.

Cette anticipation d’une forte réaction est révélatrice d’une reconnaissance de valeurs avec lesquelles Marie-Claude avait été socialisée et avec lesquelles elle savait être jugée. Dans ce contexte, elle avait conscience de déroger à une norme sociale : celle de la contenance de soi. Cette norme provient des valeurs judéo-chrétiennes encore présentes dans nos sociétés. Même si le phénomène de la sécularisation a relégué la religion à la sphère privée (considérée comme un choix individuel), les valeurs de cette institution cimentent encore les interactions sociales et la manière d’interpréter les actes des autres. En l’occurrence, la contenance de soi relève d’une éthique du devoir où le corps de chacun appartient au collectif, autrefois appelé Dieu et désormais compris comme la société. Cette norme peut sembler vétuste, mais il n’en est rien, puisque le fait de vivre un état physique ou psychologique qui empêche d’œuvrer pour la société par le don de soi est vu comme une tare chez la personne. L’individu qui n’adhère pas à cette norme « se condamne lui-même à la stigmatisation sociale et à l’impitoyable regard des autres. Être en défaut de contenance de soi, c’est également être en perte de souci de soi, en perte de respect de soi-même, et par conséquent des autres. Tout individu en défaut de contenance de soi est forcément une menace à sa propre intégrité (respect de soi), à sa propre identité (souci de soi) et à sa propre vertu (désirs incontrôlés)1. »

Les valeurs religieuses judéo-chrétiennes, désavouées, mais toujours actives, que portent nos sociétés, poussent encore les gens à interpréter les modifications corporelles esthétiques non seulement comme une attaque à son propre corps, mais davantage comme une attaque au corps social, telle une agression portée envers les valeurs qui assurent le bon fonctionnement de la société. Pour les personnes empreintes de ces valeurs, de manière consciente ou inconsciente, il s’agit de la transgression d’un interdit, d’un tabou d’origine religieuse dont l’institution de la famille et plusieurs autres sont les héritières. Plus encore, ces dernières défendent l’idée selon laquelle on ne peut toucher à son corps, sous peine de s’exposer à de graves dommages et à un risque de désintégration subjective2. Dans le prolongement de l’individualisme chrétien, le corps est, encore aujourd’hui, le sismographe de notre subjectivité collective3.

© Photo : Studio Gainax

En modifiant ainsi son corps, Marie-Claude affichait donc des valeurs en opposition avec son milieu social d’origine. Sa chair montrait une marque qui identifie explicitement sa sexualité, créant ainsi une distance qui la sépare des valeurs partagées par une grande majorité de gens : « Oser parler de sexualité [ou la montrer], célébrer son potentiel libérateur et ses délices serait une entreprise subversive, un acte remarquable de transgression4 ». Pour certains, la transformation physique de Marie-Claude était un acte iconoclaste envers des valeurs conservatrices répandues. Pour elle, c’était un acte salvateur servant de tremplin pour sa réinsertion dans le monde, un monde où la chirurgie esthétique a été démocratisée selon une vision contemporaine de la beauté, selon une culture individualiste centrée sur le mieux-être et la personnalisation de soi et en fonction des canons esthétiques du moment5. Ici, aimer son corps signifie de renouer avec sa sensorialité en utilisant des produits et des techniques qui correspondent à soi. Ainsi, « la beauté est entrée de plain-pied dans l’âge démocratique-individualiste du surchoix et de la personnalisation6. »

Ce changement a forcément conduit Marie-Claude à développer des liens avec des personnes qui sont davantage en phase avec sa vision de la vie. Les possibilités de développer des amitiés en fonction des affinités et des intérêts de chacun devenaient notamment plus ciblées. Si, avant sa chirurgie, elle avait peu d’amis; la plupart d’entre eux sont entrés dans sa vie post‑opération. Elle explique d’ailleurs que les gens, d’abord saisis par son apparence physique, et une fois l’effet d’étonnement passé, s’engageait par la suite dans une relation cordiale et conviviale. Plus loin, nous verrons également comment Marie-Claude a su développer des amitiés basées sur le partage d’activités ou de passions similaires, voire de projets de carrière semblables.

En somme, porter dans sa chair un interdit visuellement apparent a néanmoins l’avantage d’attirer l’attention, surtout lorsqu’il est associé à un fantasme masculin présent au cœur de l’industrie culturelle pornoérotique. De là, Marie-Claude a expérimenté ce phénomène dès sa première aventure médiatique.

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© Olivier Bernard (Ph. D.), Marie-Claude Bourbonnais, 2017
© Photo : Studio Gainax

Références
1 Fraser, P., Vignaux, G. (2016), Le corps parfait, Paris : Éditions V/F.
2 Brunet-Georget, J. (2008), « De la chirurgie esthétique à Orlan : Corps performant ou corps performé ? », Interrogations ?, n° 2, URL : http://bit.ly/2wPHONX.
3 Théry, I. (2007), La distinction de sexe. Une nouvelle approche de l’égalité, Paris : Éditions Odile Jacob.
4 Guionnet, C., Neveu, E. (2009), Féminins / Masculins. Sociologie du genre, 2e édition, Paris : Éditions Armand Colin, p. 114.
5 Tissier-Desbordes, É. (2006), Le corps hypermoderne, in Aubert, Nicole. L’individu hypermoderne, coll. Sociologie clinique, Paris : Éditions Érès, p. 173-197.
6 Lipovetsky, G., Serroy, J. (2013), L’esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalise artiste, Paris : Éditions Gallimard, p. 362.