Marie-Claude Bourbonnais : la culture populaire

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Avec la popularité montante du cosplay, un grand nombre de femmes (la plupart étant de jeunes adultes) y ont vu un moyen de se faire connaître, notamment aux États-Unis. Quelques-unes d’entre elles n’ont pour seul désir que de réaliser et de porter des costumes sexy, amenant ainsi une visibilité rapide et étendue sur les réseaux sociaux, ainsi que des invitations régulières aux événements cosplay. Dans certains cas, leur popularité dépasse largement celle de Marie-Claude.

Entre 2009 et 2017, le monde du cosplay a subi de grands changements. La manière de montrer son corps dans un costume doit maintenant susciter le voyeurisme. La finalité recherchée par la fabrication d’un costume est d’avoir la capacité d’attirer les regards : « il faut que ça flash, que ça brille, que ça bouge, que ça glow in the dark, que ce soit sexy, flamboyant » explique Marie-Claude en parlant de la mode américaine. Elle affirme prendre de la distance avec cette tangente de la mode, préférant conserver la complexité et la fidélité de représentations des personnages dans la confection de ses costumes.

Il est vrai que la culture américaine mise beaucoup sur l’image pour attiser la consommation. Cependant, il ne s’agit pas d’un phénomène réductible à la société américaine seulement, mais d’un phénomène plus global, celui du capitalisme artistique. Selon Lipovetsky et Serroy1, une nouvelle géopolitique du commerce à grande échelle est mondialement à l’œuvre, avec plusieurs industries culturelles en concurrence qui se spécialisent dans le divertissement et les produits à la mode. Cette prolifération de produits esthétisés vient avec un mode de consommation effréné : « L’esthétique est ainsi entrée dans l’ère de l’hyperconsommation de masse. […] Se profile à l’horizon […] l’émotionalisme consumériste, l’addiction aux changements procurant des sensations et des expériences renouvelées : un modèle de vie transesthétique centré sur les plaisirs des sens, les jouissances de la beauté, l’animation perpétuelle de soi2. »

© Photo : Rayfon

Réaliser un costume de qualité cinématographique ne suffit plus pour que les têtes se tournent. Marie-Claude se faisait ainsi aisément damer le pion par de jeunes femmes pratiquement dévêtues et arborant une « version soutien-gorge » du costume d’un personnage, peu importe la qualité de fabrication. Étant donné que Marie-Claude est une costumière professionnelle et une artiste qui se compare à des fans de la culture populaire, c’est précisément la confection vestimentaire qui a mené Marie-Claude vers le cosplay (tout en s’inspirant des comic books et des jeux vidéo), alors que c’est plutôt l’amour des jeux vidéo et des comic books qui a mené les fans à vouloir incarner leur personnage favori. Cette différence de bagage professionnel et culturel engendre une vision du costume qui n’est évidemment pas la même.

En fait, toute culture, peu importe son type, est un assemblage d’éléments originaux et de clichés, d’inventions propres et d’emprunts. Quant à elle, la culture populaire se comprend comme un ensemble de « manières de faire avec ». Les consommateurs inscrivent en fait un sens de l’existence autre que celui qui était projeté dans les produits standardisés. La mode, ainsi que la consommation culturelle en général, offre du rêve et de l’imaginaire, contribuant en partie à la construction et au renouvellement de l’identité des cosplayers. Il existe donc un rapport complexe entre l’industrie culturelle et l’appartenance identitaire.

Ce rapport complexe ouvre donc la voie à une autre dimension de la culture populaire, celle qui est vécue par des groupes d’individus qui comblent des besoins affectifs d’appartenance et partagent des intérêts affinitaires. C’est donc dire que ce qui réunit certaines personnes est non seulement un intérêt pour un type de produit spécialisé, mais surtout ce qu’ils en font, de même que la manière dont ils l’abordent et se l’approprient. Certains amateurs de mangas japonais peuvent, par exemple, se réunir pendant toute une fin de semaine pour se déguiser en leurs personnages favoris. Ils peuvent alors créer de toutes pièces des costumes qui rappellent les produits qu’ils consomment, à l’occasion d’une activité de groupe, sans pour autant se limiter à ce qui est offert comme produits dérivés des mangas.

De là, avec le temps, Marie-Claude a réalisé qu’il y a effectivement plusieurs types de publics formant l’ensemble des participants présents dans les événements de cosplay : ceux qui souhaitent avant tout avoir du plaisir à incarner un personnage sans se soucier de la méthode de confection ; ceux qui cherchent à attirer les regards en adoptant un style sexy ; ceux qui, comme elle, s’attardent à confectionner un vêtement complexe et élaboré ; et bien d’autres profils encore. Notre costumière comprend et respecte ces objectifs variés dans la manière dont chacun s’engage dans le cosplay. Ce qui est par contre frustrant pour elle, c’est le fait que son travail soit jugé sur le même pied d’égalité que celui de l’ensemble de ces participants au profil divers où le travail qu’elle a accompli n’est pas évalué. En fait, elle n’a que peu d’emprise sur l’interprétation que les gens font de ses créations et sur leur évaluation du temps, de l’énergie et de l’argent investi pour acquérir toute la maîtrise technique nécessaire pour réaliser ses costumes. Marie-Claude exprime ainsi son sentiment : « J’avais une formation de costumière professionnelle. J’aborde le costume comme un vêtement, à la manière des studios de cinéma. Ce qui est frustrant, c’est quand je rencontre des jeunes filles très imbues d’elles-mêmes, plus populaires que moi sur les réseaux sociaux. Leur seul mérite est d’avoir collé de la fourrure sur un soutien-gorge pour récolter 5 000 likes sur Facebook. C’est dur pour l’estime ! »

La frustration de Marie-Claude est compréhensible, mais à l’ère de la consommation esthétisée, chacun peut jouer la carte de la créativité ostentatoire. Toute personne qui bricole un tant soit peu est en mesure de revendiquer de l’attention pour sa création et s’autoproclamer artiste. Il y a donc ici un processus de démantèlement des limites qui est à l’œuvre : « une culture démocratique où l’imaginaire de l’égalité tend à ruiner les anciennes classifications hiérarchisées de genre, les hiérarchies entre les différents arts3 ». Arts d’élite et arts populaires se confondent, plus rien n’empêche les rapprochements et la multiplication des mixages culturels. Bien que l’univers du cosplay regroupe un bassin considérable d’adeptes, il s’agit d’une pratique qui rapporte peu de bénéfices financiers à la majorité des cosplayers. Cette constatation a poussé Marie-Claude à remettre en question le sens de son travail. Pour atteindre un niveau de popularité équivalent aux jeunes filles quasi dévêtues qui misent sur la séduction pour être remarquées, elle doit faire une entorse à sa manière de concevoir la confection vestimentaire. Or, Marie-Claude ne s’est pas résolue pas à cette solution qui représente, pour elle, un véritable sacrilège. Ce qui lui apporte néanmoins un quelconque réconfort, c’est le sentiment du travail accompli par une confection correspondant à ses critères professionnels et reflétant un certain niveau d’application technique.

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© Olivier Bernard (Ph. D.), Marie-Claude Bourbonnais, 2017

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Références
1 Lipovetsky, G., Serroy, J. (2013), L’esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalise artiste, Paris : Éditions Gallimard, p. 78.
2 Idem., p. 62.
3 Idem., p. 93.