Marie-Claude Bourbonnais : nouveau corps, nouvelle vie

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Avant cette opération, Marie-Claude se décrivait comme une femme extrêmement jalouse et de surcroit assaillie d’un cocktail de complexes. Plusieurs aspects de son anatomie, dont, évidemment, l’apparence de ses seins, ne lui plaisaient guère. Cette vision d’elle-même la tourmentait à un point tel, qu’elle évitait les sorties en public.

L’existence d’autres femmes était devenue un affront, un rappel constant d’une défaillance morphologique, une attaque directe à une estime de soi déjà carencée. Toutes considérées comme supérieures en beauté, leur rencontre fortuite déclenchait parfois des crises d’hystérie. Une visite au dépanneur du coin devenait un périple douloureux, parce que s’y trouvaient des magazines au contenu pornoérotique montrant des femmes considérées plus séduisantes. « Je les haïssais de toutes les fibres de mon corps », raconte-t-elle. Marie-Claude croit sincèrement avoir perdu 10 ans de sa vie à s’être cantonnée dans la jalousie.

Elle explique d’ailleurs que « la jalousie est comme une grosse racine noire, une mauvaise herbe qui se plante dans ton cœur ». Se dévêtir devant le miroir était un supplice provoquant un torrent de larmes, parce que le seul reflet qu’elle y trouvait était celui de l’insatisfaction de son corps. Acheter des sous-vêtements devenait une torture psychologique. L’incapacité à reproduire intégralement l’apparence esthétique de la publicité à l’entrée de la boutique l’insultait maladivement. Une jalousie qualifiable de pathologique l’habitait, diminuant significativement sa capacité à fonctionner socialement, proportionnellement au spectre translucide qu’était devenu son estime personnelle.

Pour ajouter à ce malaise d’être soi, l’arrivée de l’Internet dans les foyers a eu pour effet de démocratiser l’anonymat de la consommation pornographique, un accès que Marie-Claude qualifiait de « la plus grande débarque de sa vie ». À l’âge de 15-16 ans, elle y voyait des corps féminins littéralement sculptés au bistouri. Le développement d’une jalousie très intense n’y est d’ailleurs pas étranger. Même si elle et son conjoint, en tant que jeunes adolescents, s’adonnaient à l’exploration et à la découverte de cette « nouveauté », Marie-Claude pleurait abondamment en regardant de longs métrages érotiques.

Elle aurait souhaité que son copain ne consomme pas de pornographie, mais comme bien des jeunes garçons de son âge, la nouveauté, la transgression des interdits et le voyeurisme l’emportaient, souvent compulsivement. Pour une adolescente traversant la période charnière qu’est la découverte de son corps en changement — qui plus est avec une estime de soi relativement faible —, se comparer aux images produites par l’industrie de la pornographie était, à un certain degré, destructeur psychologiquement autant que socialement. Le philosophe Jacques Brunet-Georget formule fort bien le sentiment de Marie-Claude et de bien d’autres femmes à diverses étapes de leur vie, par deux questions qui hantent leur inconscient : « Suis-je bien ce que j’ai à être ? Suis-je digne de ce que je me sens devoir être ? »

© Photo : Grumpy Bear Production

Marie-Claude considère que les produits médiatiques de l’industrie pornoérotique étaient en grande partie responsables du développement de plusieurs de ses complexes. Par exemple, elle s’abstenait de porter des jupes pour empêcher autrui de voir ses jambes. Globalement, elle n’aimait pas son corps, alors elle en bloquait l’accès visuel. Inconsciemment, l’acte de cacher des parties de son corps était un comportement cohérent chez cette jeune femme qui apprenait à la dure comment la majorité des gens ayant accès à Internet interprétaient le corps féminin. À ce propos, Marie-Claude affirme : « Je n’aimais juste pas mon corps, je n’étais juste pas confortable avec moi-même. » Ce commentaire montre qu’elle assumait totalement le fait de ne pas correspondre à certains standards de beauté, tout en occultant les pressions sociales qui tendent à rendre la femme responsable, voire coupable, de ne pas être suffisamment porteuse d’une imagerie pornoérotique destinée aux hommes. Cette mécanique sociale qui relève d’une violence symbolique évidente est omniprésente : « Les injonctions sociales [à propos du genre féminin] sont constantes et se diffusent aussi bien par les médias, que par les commentaires les plus communs ou les plaisanteries les plus habituelles.1 »

À plusieurs reprises, Marie-Claude souligne le point de rupture qu’avait provoqué sa transformation physique par l’intervention chirurgicale. Ce passage à l’acte était tout sauf anodin. Grâce à lui, le mal de vivre et les mauvais souvenirs se sont évanouis. Reconnaître la beauté d’une autre femme en vagabondant sur la rue était maintenant chose possible. En termes d’attitude, il s’agit d’un changement radical, voire même de l’ordre d’une volte-face. Le seul fait de modifier la morphologie de sa poitrine est également venu redéfinir l’interprétation que Marie-Claude avait de toutes les autres parties de son corps. Comme elle le dit elle-même : « J’étais en paix avec cette partie-là de moi-même et tout d’un coup, tout devenait moins pire. » Être mince, avec des seins à son goût, l’aidait tout particulièrement à s’accepter. Toutefois, dans la manière de raconter cette expérience de transformation de soi, Marie-Claude insiste fortement sur un élément d’interprétation : celui d’avoir opéré ce changement pour elle-même et non pour attirer l’attention et rendre inconfortables les autres par sa présence. Cet argument de « faire pour soi » confirme les propos de Brunet-Georget, car « une telle démarche est souvent ressentie comme un acte d’autodétermination. […] Ce qui renvoie à une conception du sujet comme agent autonome de ses initiatives : en s’appuyant sur des dispositifs technologiques, il instrumentalise ses prédicats et son environnement immédiat afin de renforcer son pouvoir et d’atteindre une sensation plus intense de perfection ou de liberté2. »

Autrement dit, Marie-Claude avait l’impression d’être enfin devenue la femme qu’elle était destinée à être, telle « la figure d’une indicible intériorité dans laquelle la vérité du genre trouverait naturellement sa place3. » Pour rappel, avec notre époque, l’intériorité devient le seul repère fiable, une authenticité du vécu personnel opposé à la fourberie du monde social4. Cette opposition de soi au reste du monde est un indice patent de valeurs toujours actives dans nos sociétés et poussant les contemporains à porter des jugements sur leur propre corps, mais aussi sur celui des autres.

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© Olivier Bernard (Ph. D.), Marie-Claude Bourbonnais, 2017
© Photo : Grumpy Bear Production.

Références
1 Brunet-Georget, J. (2008), « De la chirurgie esthétique à Orlan : Corps performant ou corps performé ? », Interrogations ?, n° 2, URL : http://bit.ly/2wPHONX.
2 Idem.
3 Idem.
4 Théry, I. (2007), La distinction de sexe. Une nouvelle approche de l’égalité, Paris : Éditions Odile Jacob.