Marie-Claude Bourbonnais : transformation extrême du corps

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À 19 ans, Marie-Claude ouvre un compte-épargne dans une institution financière dans l’objectif ultime de s’offrir une augmentation mammaire. Elle épargne avec parcimonie chaque dollar jusqu’à atteindre le montant requis. Une fois ce montant atteint, elle ouvre le bottin téléphonique, répertorie tous les chirurgiens esthétiques de sa région, l’idée étant de tous les consulter pour en trouver un en qui elle aurait confiance.

En fait, pour Marie-Claude, ce qui importait le plus, c’était avant tout d’augmenter ce volume mammaire que Mère Nature ne pouvait lui offrir. Si, dans les films pornographiques, il est aisé de voir que les femmes ont des seins reconstruits et augmentés dépassant largement la taille D, c’est donc qu’il est possible d’accéder à ce type de « produit ». En consultant différents catalogues d’implants mammaires, Marie-Claude constate assez rapidement que ceux-ci offrent une liste d’implants classés par ordre de grosseur. De là, une interrogation, malgré toute la confiance mise en son médecin : pourquoi les chirurgiens ne lui proposent-ils pas ce type de prothèse ?

Il va sans dire que, d’un point de vue strictement sociologique, avec le fait de se lancer dans une telle aventure, vient aussi cette croyance voulant que les techniques médicales avancées puissent améliorer la qualité de vie. Mieux encore, se construire une nouvelle identité en utilisant les progrès technoscientifiques de la chirurgie correspond en fait à une représentation d’un corps amélioré, choisi et individuel. Cette démarche (apparemment délibérée) de perfectionnement du corps « actualiserait de nouvelles possibilités dans la recherche de l’excellence physique ou dans la promesse d’une séduction décuplée1 ». Pour Marie-Claude, il s’agit donc bien d’une promesse qui a la possibilité de redéfinir sa propre réalité tout en alignant son apparence physique sur des canons de beauté socialement valorisés et des idéaux de genre surimposés, l’objectif ultime étant une suprême réalisation de soi.

© Photo : Bruce Colero

La première intervention chirurgicale de Marie-Claude, au coût de 4 800$, survient dès l’âge de 23 ans ; elle accède ainsi à un bonnet de taille D. Loin de l’image des animes et des comic books, ce volume mammaire, bien qu’imposant et chirurgicalement reconstruit, correspond, dans les faits, à la réalité de plusieurs femmes ; la déception de Marie-Claude est donc grande. Elle se souvient très bien de son réveil après cette intervention, d’avoir touché ses seins et de s’être dit : « C’est tout ! Où sont mes seins ? » Dès ce moment, il est clair qu’elle repassera sous le bistouri du chirurgien dans un avenir plus ou moins rapproché ; et la voilà de nouveau à économiser pour cette prochaine intervention.

Faut-il ici préciser qu’il y a peu de demandes pour ce type d’intervention esthétique au Québec. Selon Marie-Claude, il est relativement fréquent de voir de jeunes femmes avec de petits implants, mais pas du volume dont son intervention chirurgicale a fait l’objet à la fin des années 2000. Chaque fois, elle doit expliquer longuement aux chirurgiens les tenants et les aboutissants de la transformation physique qu’elle souhaite apporter à sa poitrine. Comme elle aspire à un volume mammaire qui pourrait aisément se remarquer même sous les couches d’un ample manteau d’hiver, de toute évidence, les critères de Marie-Claude n’ont pas été satisfaits. Et comme l’opération visant à lui offrir cette poitrine rêvée, cette poitrine qu’elle juge essentielle pour correspondre à l’image qu’elle se fait d’être une femme attirante, elle n’est donc pas en mesure de satisfaire à cet imaginaire stéréotypé selon les valeurs érotiques du genre, valeurs toujours entretenues par le marché des fantasmes masculins.

Concrètement, en chirurgie, il existe deux méthodes d’intervention pour l’augmentation mammaire. L’implant peut, d’une part, être placé par-dessus le grand pectoral ou, d’autre part, sous ce même muscle. Marie-Claude choisira la seconde méthode, tout simplement parce que cette technique évite un affaissement rapide des seins. Il s’agit d’une intervention simple et peu risquée qui dure environ une heure. L’inconvénient majeur de ce type d’intervention réside essentiellement dans une douleur aigüe provoquée par le décollement du muscle pour y introduire la prothèse. Toutefois, pour Marie-Claude, l’avènement de cette transformation physique tant espérée permet d’autant de mieux tolérer la douleur qu’engendre l’intervention. En fait, les risques et les peurs associés à l’opération sont littéralement occultés par ce rêve personnel d’atteindre un certain idéal de corporéité. Obnubilée par le désir de ressembler aux personnages féminins des comic books américains et des animes, le sens qu’accorde Marie-Claude à sa vie s’est cristallisé en un caractère obsessif de transformation de soi ; tel un mantra, elle répétait constamment, « un jour j’aurai assez d’argent pour me faire opérer ! »

À 27 ans, Marie-Claude subit sa seconde augmentation mammaire. La taille de ses seins, G ou H selon les marques de lingerie, était désormais hors des standards. Parvenir à cette taille nécessitait d’ailleurs que le chirurgien utilise la plus grande prothèse fabriquée sur le marché (conçue pour 850 centimètres cubes de solution saline) pour ensuite surremplir cette dernière jusqu’à la grosseur désirée, soit 1 000 centimètres cubes dans le cas de Marie-Claude. Il faut aussi savoir que dans l’univers mercantile de la chirurgie esthétique mammaire, moins le chirurgien a de scrupules, plus il peut se permettre de charger la prothèse ; un remplissage parfois démesuré et exagéré, comme l’affirmait Marie-Claude. Il est à noter que sa deuxième intervention a été d’une douleur significativement moins prononcée, puisque la cavité sous le grand pectoral était déjà présente, faisant en sorte que le chirurgien n’avait qu’à étirer davantage le muscle.

Cette opération marquait non seulement un changement, mais un point de rupture dans la vie de Marie-Claude. Sa nouvelle poitrine, à l’instar des personnages de Campbell, devenait l’accès à une réalité différente, une véritable alternative d’interprétation du monde. Pour les femmes, l’opération de la poitrine s’inscrit dans une exigence du paraître, et s’accorde avec le fait que le paysage visuel occidental est dominé par l’idéalisation esthétique d’une certaine vision du féminin. Il est frappant de voir à quel point l’expression seule d’une beauté plastique qui soit conforme aux standards véhiculés par la mode promet l’accès aux plus hautes sphères de la renommée et de la désirabilité sociale, au-delà même des contingences du talent et de la créativité2.

Il faut souligner que l’opération elle-même n’a pas procuré une satisfaction intrinsèque, mais qu’elle était plutôt redevable à la signification que Marie-Claude accordait à ses nouvelles courbes pulpeuses. En ce sens, l’opération devenait un acte symbolique, une connivence entre la patiente et son chirurgien, afin de potentialiser la transformation physiologique induite par l’acte chirurgical3.

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© Olivier Bernard (Ph. D.), Marie-Claude Bourbonnais, 2017
© Photo : Bruce Colero

Références
1 Brunet-Georget, J. (2008), « De la chirurgie esthétique à Orlan : Corps performant ou corps performé ? », Interrogations ?, n° 2, URL : http://bit.ly/2wPHONX.
2 Idem.
3 Le Breton, D. (2003), Anthropologie du corps et modernité, 3e édition, Paris : Presses Universitaire de France.