Le corps façonné par les arts martiaux

Le corps des gens qui pratiquent un art martial se cale dans une logique toute particulière, celle d’un engagement et d’un investissement quasi-total dans la pratique d’une activité physique exigeante. Cet engagement est « surtout physique, musculaire, moteur, intensificateur d’émotions et de sensations, source de fatigue, de détente, de développement corporel et d’épanouissement personnel. Et quand on met son corps dans une activité, celle-ci produit en retour des effets sur la personne. Ces effets sont généralement positifs (si on parvient à éviter les blessures) et, de ce fait, génèrent un discours dont la tonalité majeure est celui de la passion[1]. »

De plus, la pratique d’un art martial en groupe où la couleur des ceintures démarque des classes de pratiquants indique un certain niveau de performance corporelle vers lequel il faut tendre, la stimulation par le corps des pairs devient extrêmement engageante. Par exemple, lorsque j’ai pris la photo ci-dessous où sont regroupés des pratiquants exécutant un kata portant des ceintures de couleurs différentes, j’ai constaté à quel point les pratiquants débutants ou intermédiaires tendaient à se conformer aux postures corporelles des gens détenant une ceinture noire en les observant du coin de l’œil. Il y a ici non seulement une logique d’émulation puissante, mais également une logique de normalisation de la posture du corps. Observez attentivement le sérieux affiché sur le visage des pratiquants, la posture rigide, esthétique et obligé du corps en pleine exécution d’un kata de type shotokan.

▼ Groupe exécutant un kata shotokan
Le corps façonné par les arts martiaux

La pratique d’un art martial a ceci de paradoxal que le combat à mains nues, dans une société dominée par les armes à feu, n’a plus tout à fait sa raison d’être, sans compter que l’ennemi supposé du pratiquant d’un art martial ne déambule pas dans les rues de nos sociétés modernes. Partant de ce constat, où peut bien se situer l’intérêt pour quelqu’un de pratiquer un art martial plutôt qu’une autre activité sportive comme le vélo ou le kayak ? « Les nombreux témoignages recueillis auprès de la communauté des pratiquants sont unanimes sur un point : les arts martiaux offrent un plus par rapport aux autres sports et activités physiques. C’est ce petit plus qui fait l’intérêt des arts martiaux. Il relève souvent de la spiritualité, d’une démarche initiatique et (ou) d’une quête d’exotisme[2]. »

▼ La pratique d’un art martial façonne des postures et des attitudes corporelles
Le corps façonné par les arts martiaux

Le logicien et philosophe Georges Vignaux souligne que nous sommes avant tout ce que nous refusons[3]. En ce sens, la pratique d’un art martial, en l’absence d’un adversaire à toute fin pratique inexistant dans la vie de tous les jours, devient un processus de transformation de soi articulé autour de discours qui ciblent les aspects « nocifs » du mode de vie occidental (ce qui doit être refusé, du moins éviter ou contourner). Et comme le rappelle Benoît Gaudin, pratiquer un art martial c’est aller « y chercher ce quelque chose en plus, exotique, spirituel ou initiatique qu’on s’y épanouit différemment que dans d’autres activités physiques et sportives ; en même temps que le corps se développe et se façonne selon les impératifs de l’art martial choisi, l’esprit y trouve également bien souvent ce qu’il était venu chercher et l’individu s’épanouit d’autant[4]. »

Partant de là, le pratiquant d’un art martial, en Occident, procède à trois constructions : un corps endurant et performant capable de supporter les aléas de la vie (la notion voulant que la vie est un combat de tous les instants) ; une moralité conforme à l’éthique du combattant (la noblesse morale du guerrier féodal, chinois ou japonais, garante de l’ordre social) ; la recherche de l’essentiel à travers une vie simple et dépouillée, l’éternel recherche de la juste mesure entre biens matériels et biens spirituels. Il y a ici toute une logique du refus de ce qui, dans le mode de vie occidental, est susceptible de porter atteinte à la qualité du corps.

Mais plus encore, au-delà de ces trois constructions, la pratique d’un art martial ne peut faire sens que si elle est ritualisée non seulement dans ce qui constitue le vivre ensemble du groupe de pratiquants, mais dans les postures et les attitudes du corps. Ces postures et attitudes s’articulent et se développent à travers quatre dimensions : martiale, thérapeutique, sportive, spirituelle. Pour l’historien des religions Dominic Larochelle, la dimension martiale permet au pratiquant « de développer des aptitudes efficaces au combat [où l’adepte] apprend à utiliser son corps ou une arme, soit pour infliger une blessure, soit pour se prémunir d’une agression[5]. » La dimension thérapeutique, quant à elle, par la seule pratique d’un art martial, aurait des effets bénéfiques sur la santé de l’adepte, c’est-à-dire que les postures et les attitudes imposées au corps par la pratique conditionneraient celui-ci de façon à lui procurer une meilleure santé : « En faisant des liens avec certaines pratiques anciennes, qui proposent habituellement des méthodes de contrôle de l’énergie et du souffle, les pratiquants font littéralement de arts martiaux une pratique de santé[6]. » La dimension sportive, pour sa part, stipule que la pratique d’un art martial s’inscrit aussi dans un cadre compétitif, que ce soit au niveau amateur ou professionnel. Par exemple, les écoles occidentales d’arts martiaux ont particulièrement misées sur cette dimension de l’art martial, d’où une volonté de dépassement dans laquelle s’engage le pratiquant, d’où une volonté de conformer le corps à des postures et des attitudes spécifiques signes d’une gouvernance de soi et de contenance de soi, signes d’un comportement vertueux dans une société qui privilégie un corps performant, flexible et endurant. Finalement, pour certains pratiquants, la dimension spirituelle permettrait d’atteindre un certain équilibre, une harmonie du corps et de l’esprit, un bien-être généralisé, « tant physique que psychologique et émotionnel, dans l’ici-et-maintenant[7]. »

Ces quatre dimensions renvoient essentiellement à la manière dont les pratiquants d’un art martial structureront leurs pratiques afin de façonner des postures et des attitudes corporelles socialement attendues par telle ou telle pratique martiale. Par exemple, les deux photos ci-dessous montrent ce façonnement du corps en fonction de la pratique martiale adoptée.

La première montre le corps façonné par la pratique du Muay Thai, un sport de combat thaïlandais où le coup porté, surtout avec les bras et les jambes, structure une forme corporelle bien précise qui se cale à la fois dans la force et la puissance projetées.

▼ Le corps façonné  par la pratique du Muay Thai : un corps dans la force brute et la puissance projetées
Le corps façonné par les arts martiaux

La seconde photo montre deux pratiquants de taekwondo membres de l’équipe olympique canadienne, où le coup porté, surtout avec les jambes, structure une forme corporelle qui se cale dans une logique de vélocité, de rapidité, de flexibilité, de réactivité et de puissance.

▼ Le corps façonné  par la pratique du  taekwondo : un corps véloce, rapide, flexible, réactif et en puissance
Le corps façonné par les arts martiaux


Pierre Fraser (Ph. D.), 2016
(texte et photos).

________________
[1] Gaudin, B. (2014), « La partialité du jugement : le propre des activités physiques », Olivier Bernard (ed.), L’arrière-scène des arts martiaux, Québec : Presse de l’Université Laval, p. xv-xviii [xv].

[2] Idem., p .xvi.

[3] Vignaux, G. (1999), Le démon du classement, Paris : Seuil.

[4] Gaudin, B. (2014), op. cit., p .xvi.

[5] Larochelle, D. (2014), « La Tour de Babel des arts martiaux », Olivier Bernard (ed.), L’arrière-scène des arts martiaux, Québec : Presse de l’Université Laval, p. 5-26 [14].

[6] Idem., p. 15.

[7] Idem., p. 16.

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