Intelligence artificielle : convaincre par l’image

Pour faire accepter une technologie afin de la rendre sociale et sociable, il suffit de montrer comment elle sera en mesure d’aider les individus. Le processus se déroule en deux temps : (i) montrer qui sont les plus susceptibles de bénéficier de la technologie ; (ii) montrer que tous peuvent bénéficier de la technologie. Ce processus, efficace et performant, est articulé autour de la notion de promesse et s’entretient de lui-même par le seul fait qu’il promet. Et il promettra beaucoup. Ainsi, il ne faut jamais oublier que promettre, c’est aussi détenir le pouvoir de réaliser, de rendre réelle une chose possible. La promesse ouvre la voie, par la voix de celui qui promet, à quelque chose de meilleur, de plus grand que soi. Le discours à propos des technologies est dans cette logique, car il promet constamment.

Montrer qui sont les plus susceptibles de bénéficier de la technologie
Sur ce point, l’intelligence artificielle et les biotechnologies partagent les mêmes bases. Au milieu des années 1990, lorsque les nanotechnologies se sont invitées dans le paysage technologique, les scientifiques ont tout d’abord commencé par clairement identifier les gens qui pourraient en être directement bénéficiaires : ceux atteints de cancers ou de maladies dégénératives. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle est exactement dans la même logique. À ce titre, la société Facebook a mis en ligne une vidéo qui montre comment des personnes aveugles peuvent largement bénéficier de ses algorithmes intelligents de reconnaissance d’images. Visionner la vidéo ci-dessous c’est aussi saisir efficacement la démarche utilisée.

Montrer que tous peuvent bénéficier de la technologie
Du moment qu’il est démontré que la nouvelle technologie est à la fois sociable et socialement acceptable, il suffit de faire de nouvelles promesses, car la première promesse dédiée aux personnes qui sont susceptibles d’en profiter le plus semble se confirmer et que tous ne pourront faire autrement qu’en profiter.

La puissance des mots
Les mots permettent de construire des histoires à propos de l’innovation. Comme le faisait remarquer Claude Lévi-Strauss, « la substance du mythe ne se trouve ni dans le style, ni dans le mode de narration, ni dans la syntaxe, mais dans l’histoire qui y est racontée. » Ce que les mots à la dernière mode (buzzwords) font, c’est de donner corps à l’histoire racontée, et les mots nanotechnologie et intelligence artificielle font justement partie intégrante de ces mots qui racontent une histoire à propos de notre futur. Quoi de plus éloquent à propos du futur qu’une technologie, la nanotechnologie, qui prétend fabriquer et manipuler des structures et des dispositifs à l’échelle de moins d’une quarantaine de nanomètres (niveau atomique) afin de créer des nanomachines qui pourraient intervenir dans le corps. Certes, l’univers des nanotechnologies est beaucoup plus vaste que la définition sommaire que nous venons d’en faire, mais elle est représentative du discours de l’innovation.

Dans les années 1990, lorsque le mot nanotechnologie est apparu, chercheurs, investisseurs, entrepreneurs et médias ont vu là une occasion plus qu’intéressante. Rapidement, une histoire a commencé à circuler qui allait participer à la construction du mythe des nanotechnologies, celle de petites machines nanométriques qui, une fois injectées dans le corps, seraient en mesure de déloger les plaques de cholestérol, de réparer les neurones endommagés, de restaurer les fonctions initiales du foie, du pancréas, des reins, etc. Autrement, ce fut tout le discours autour de nouveaux matériaux disposant de toutes nouvelles propriétés, les nanotubes, qui pourraient éventuellement permettre, entre autres, de construire un ascenseur spatial, le rêve imaginé par l’auteur de science-fiction Arthur C. Clarke dans les années 1960.

Autre exemple, au cours des années 1990, la biotechnologie était définitivement la nouvelle nouvelle chose, le zeitgeist en quelque sorte. Experts et spécialistes des technologies clamaient sur toutes les tribunes médiatiques possibles qu’il s’agissait, après les technologies de l’information, d’une véritable révolution. Le futur était dans de nouveaux médicaments conçus à partir d’ADN recombinant et d’anticorps monoclonaux, autant de mots servant à catégoriser ce nouvel univers : génomique, protéinomique, thérapie génique, etc. Vingt ans plus tard, il faut bien admettre que l’industrie des biotechnologies n’a encore rien produit d’aussi révolutionnaire que les antibiotiques, les vaccins, la cortisone et la pilule contraceptive, mais les promesses qu’elle formule donnent corps au discours d’une santé constamment améliorée.

L’année 2016 aura définitivement été celle de l’intelligence artificielle. C’est la nouvelle nouvelle chose, le zeitgeist de l’époque. Les investisseurs en capital de risque sont à l’affut, les grandes sociétés de la Silicon Valley s’y investissent massivement, les exploits s’alignent les uns après les autres, les médias de masse, comme à l’habitude, sans vraiment de distance critique, se font la courroie de transmission de ces merveilles technologiques, les médias sociaux, avec encore moins de distance critique, rabattent tout ce qui magnifie les exploits de l’intelligence artificielle et de ce qu’elle promet. Cette fois-ci, la différence avec les nanotechnologies et les biotechnologies, l’intelligence artificielle sera en mesure de livrer ce qu’elle promet, Non seulement sera-t-elle en mesure de le faire, mais elle dopera tout le domaine de la recherche dans le secteur des biotechnologies et des nanotechnologies, faisant en sorte que les promesses de ce secteur pourraient bien se réaliser au cours de la prochaine décennie.

Dans le monde des hautes technologies, les mots utilisés ne sont pas innocents. Ils ont une fonction : créer un discours. En fait, les mots biotechnologies et intelligence artificielle sont plus que de la science. Ils sont le socle de l’économie des hautes technologies : à partir des laboratoires de recherche universitaires, il faut parvenir à identifier les savoirs les plus susceptibles de déboucher sur un produit commercialisable, y investir du capital de risque, en faire une entreprise, l’inscrire en Bourse, attendre un important retour sur investissement. Le mot fédérateur qui décrit ce processus est la « destruction créatrice », une expression inventée par l’économiste autrichien Joseph Schumpeter (1883-1950) qui suppose que l’innovation entraîne forcément la disparition des modèles économiques précédents au profit de nouvelles activités économiques. Et cette expression, « destruction créatrice », est non seulement devenue l’expression par excellence des entrepreneurs et des investisseurs en capital de risque, mais a aussi été adoptée par toute une caste de gestionnaires et de coachs de toutes sortes.

Ce qui importe, c’est qu’il faut être conscient que les mots créent des catégories et alimentent le mythe de l’innovation technologique. Ces mots clés ou buzzwords permettent de construire des histoires à propos de l’innovation. Comme le faisait remarquer Claude Lévi-Strauss, « la substance du mythe ne se trouve ni dans le style, ni dans le mode de narration, ni dans la syntaxe, mais dans l’histoire qui y est racontée. » Ce que les buzzwords font, c’est de donner corps à l’histoire racontée, surtout les histoires que l’on se raconte à propos de notre corps et de nous-mêmes.


Pierre Fraser, Ph. D., 2017

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[1] Vance, M. E., Kuiken, T., Vejerano, E. P., McGinnis, S. P., Hochella, M. F., Jr., Rejeski, D. and Hull, M. S. (2015), « Nanotechnology in the real world: Redeveloping the nanomaterial consumer products inventory », Beilstein Journal of Nanotechnology, vol. 6, p. 1769-1780. URL : http://dx.doi.org/10.3762/bjnano.6.181.

 

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