Requiem pour le rêve américain

_action-02Il est possible de considérer que le documentaire Requiem for the American Dream constitue l’ultime réflexion de Noam Chomsky à propos de la société américaine. À notre avis, il s’agit peut-être d’un raccourci un peu trop rapide. Même à 87 ans, il serait surprenant de voir l’homme cesser sa critique de la société américaine, surtout lorsqu’il s’agit d’un sujet aussi controversé que celui de la concentration de la richesse et du pouvoir entre les mains d’une élite fort peu nombreuse.

Menées pendant plus de quatre ans, les entrevues, toutes cadrées en plan rapproché sur le visage de Chomsky, créent un sentiment d’intimité avec cet homme considéré par bien des Américains comme l’un des plus influents intellectuels de son époque. Le rythme du documentaire est lent, bien construit, solidement appuyé par une infographie qui permet de faire aisément la jonction entre les différents points de vue amenés. Mais est-ce bien un documentaire ? En fait, il faut plutôt voir cette œuvre cinématographique comme une série de conversations avec Noam Chomsky l’activiste.

Divisé en dix parties, Chomsky fait la démonstration, étape par étape, avec un propos d’une clarté quasi chirurgicale, du processus à l’origine de la lutte entre la démocratisation de la société américaine et la prise de contrôle du processus démocratique par une certaine élite fortunée. Comme le souligne Chomsky, il s’agit ni plus ni moins que d’un combat entre « les effets civilisateurs » (civilizing effects) des années 1960 — féminisme, droits des noirs, mouvance antiguerre, environnementalisme — et l’« offensive entrepreneuriale » (business offensive) qui a commencé avec le choc pétrolier de 1973 et qui a culminé avec les déréglementations tous azimuts de la présidence de Ronald Reagan.

1. Revoir les fondements démocratiques. 2. Façonner l’idéologie. 3. Reconfigurer l’économie. 4. Déplacer la fiscalité vers les classes moyennes. 5. Attaquer la solidarité sociale. 6. Influencer les législateurs. 7. Financer les élections. 8. Soumettre les syndicats. 9. Fabriquer le consentement. 10. Tenir la population à l’écart des décisions.

Un demi-siècle de politiques destinées à enrichir les plus riches au détriment de la majorité sont ainsi mises en lumière par Chomsky. Le constat est sombre, sans concession, et trace peut-être le portrait de ce qui nous attend comme société, à savoir, l’amenuisement graduel de la classe moyenne et peut-être même la fin d’une démocratie réellement fonctionnelle, c’est-à-dire une démocratie où le citoyen a un rôle réel à jouer, où les gouvernés détiennent un réel pouvoir, où les gouvernants sont au service des gouvernés et non des entreprises.

Pour Chomsky, l’actuelle concentration de richesse entre les mains de quelques personnes seulement est en mesure de modifier en profondeur, sinon de causer un point de rupture dans la balance du pouvoir, de délégitimer la nature même de la démocratie à l’américaine et peut-être même de reléguer aux oubliettes le rêve américain, celui qui prétend que tout est possible dans ce pays à celui qui met les efforts nécessaires pour accéder au bonheur et à la richesse ― le rêve américain. [Disponible sur Netflix]

Réalisation
Peter D. Hutchison
Kelly Nyks
Jared P. Scott.
Distribution
Noam Chomsky
Année
2015
Durée
73 min
Diffuseur
Netflix