Quand les technologies numériques colonisent tout

Lorsque les technologies numériques colonisent tous les domaines et même l’homme, et lorsque l’homme devient pour elles un simple objet parmi d’autres à coloniser, les technologies numériques cessent d’être elle-même un objet pour l’homme, car elles deviennent sa propre substance : elles ne sont plus posées en face de l’homme, mais s’intègrent progressivement en lui et l’absorbe.

La planète est maintenant interconnectée et son iconographie est caractéristique par ce réseau qui enveloppe la planète. Tout le monde veut être sur le réseau. Tout le monde est désormais en réseau. Les capitaux circulent dès lors librement à une vitesse affolante. Les échanges commerciaux s’accélèrent de façon exponentielle. Le commerce électronique devient réalité. On vient de compresser le temps comme jamais auparavant. C’est aussi le début de la déconstruction de la société de type structure au profit de la société de type réseau numérique. L’année 2005 marque l’arrivée des médias sociaux qui scelleront la mise en réseau de la société numérique et des individus. Impossible de revenir en arrière. La société est maintenant de type réseau numérique. Et la conséquence majeure de cette mise en réseau intégrale, c’est la prise en charge de soi-même par soi-même. Il faut être l’entrepreneur de sa propre vie. S’en remettre aux autres n’est plus une solution acceptée ni acceptable. Quel est le bilan de cette mise en réseau calquée sur le réseau numérique ? En fait, cinq impacts majeurs en découlent.

Premièrement, les structures sociales sont entrées dans une phase où elles nous permettent de moins en moins de veiller au maintien de celles-ci — elles sont maintenant régies par la logique du réseau numérique et non plus celle de la structure. Les traditions se désagrègent au rythme ahurissant de celles qui entrent chaque jour dans notre champ de cognition par le truchement de tous les nouveaux canaux de communication. La tradition n’est plus un récit durable. Elle est aussi liquide que les interventions de tout un chacun sur les médias sociaux. N’ayant plus l’opportunité de se solidifier, les traditions ne peuvent plus servir de point de repère.

Deuxièmement, pouvoir et politique sont en instance de divorce. L’efficacité de l’action dont dispose l’État (le pouvoir), et sa capacité à mettre en œuvre cette même action pour un objectif collectif (la politique) ne fonctionnent plus, car la société de type structure se dissout graduellement au profit de celle de type réseau numérique. On ne se surprendra pas par ailleurs de constater que l’État commence à impartir ses opérations en les laissant entre les mains de firmes de consultants ou d’entreprises privées. On privatise la société. On privatise le bien commun.

Troisièmement, nous assistons, avec cette grande impartition étatique, à une lente et efficace érosion des garanties collectives que doit offrir un État, car la logique du réseau numérique oblige à se prendre soi-même en charge. Les services de santé, l’éducation, les programmes d’assistance sociale, tout ça est sur le point de disparaître au profit du privé que l’on croit compétent en tout. On privatise en catimini ce que l’on croit devoir être privatisé en se fondant sur le principe que c’est non rentable. On se dit naïvement que le privé est motivé par le profit. Alors, on laisse au privé le soin de rendre profitable la prestation de services à fournir à la collectivité. Une fois le privé responsable de la gestion de ces services, l’individu doit se débrouiller pour payer les services en question.

Quatrièmement, si chaque individu n’a pas de récit de vie durable, la société n’a pas, elle non plus, de récit de vie durable. Conséquemment, il ne peut y avoir de réflexion à long terme. La réflexion se situe désormais dans le présent en vue d’un futur presque aussi rapproché que le présent. Comme il est presque devenu impossible d’inscrire la réflexion, la prévision et l’action dans un cadre qui se liquéfie jour après jour, ce à quoi nous sommes confrontés, ce sont des projets individuels à l’infini et non un projet de société.

Cinquièmement, dans un monde où tout est fluide, insaisissable et changeant, tout comme ces canards qui se laissent porter par la fluidité de l’eau tout en ayant aucun contrôle sur leur destination, qui doit porter la responsabilité des problèmes ? Personne et tout le monde à la fois. L’État se positionne désormais comme un nœud du réseau numérique, comme tout le reste par ailleurs. La responsabilité des problèmes relève désormais de chaque membre de la société, chaque membre étant devenu un nœud du grand réseau numérique. Il suffit d’utiliser les fragments de solutions proposés par l’État pour s’en sortir. L’État n’a plus raison de se préoccuper de chaque individu, mais bien plutôt de lui offrir des capacités — modèle à l’américaine.

Comment gérer les relations à court terme dans une société de type réseau numérique ? Comment se gérer soi-même alors que tout concourt à déstructurer le récit de vie ? Si l’entreprise n’offre plus ce cadre temporel qui permettait à l’employé de se construire un récit de vie durable, qui le fera ? Chacun d’entre nous est inévitablement appelé à s’improviser un récit de vie au fil du cumul des compétences et du cumul des moments fragmentés du travail. Exit le sentiment d’appartenance. Exit le sentiment de loyauté. Exit l’effort pour une récompense espérée, car le passé ne compte plus. Il faut être quelqu’un du moment et non quelqu’un qui a une histoire, un récit de vie. Et le quelqu’un du moment n’est possible que par une autre façon d’être au monde, et cette possibilité ne peut exister que s’il y a réenchantement du monde, ce que permettent les technologies numériques. Concrètement, « lorsque la technique entre dans tous les domaines et dans l’homme lui-même qui devient pour elle un objet, la technique cesse d’être elle-même l’objet pour l’homme, elle devient sa propre substance : elle n’est plus posée en face de l’homme, mais s’intègre progressivement en lui et l’absorbe. »

L’absorption technologique n’est donc pas une vue de l’esprit, mais bien une réalité que nous nous empressons tous d’achever, car par la technique et les technologies numériques, il devient possible d’exister et de se fondre totalement dans cette nouvelle réalité sociale, car ne l’oublions pas, la technique intègre la technologie à la société, la rend sociale et sociable. Mais pour s’y fondre, les technologies numériques, et en particulier l’intelligence artificielle, doivent disposer d’un pouvoir tout à fait hors du commun : celui d’une autonomie totale et complète.


Pierre Fraser, 2017

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[1] Bauman, Z. (2007), Liquid Times : Living in an Age of Uncertainty, Rome : Editori Laterza.

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