Les représentations visuelles du pouvoir

© Photo : Danila Tkachenko

De façon générale, les représentations visuelles du pouvoir s’articulent autour d’un type de symétrie, d’un choix de couleurs spécifiques, de répétition de certains constituants visuels et de leur positionnement dans l’espace géographique et médiatique. En fait, tout design, quel qu’il soit, a un effet indéniable sur la représentation que nous nous faisons du monde, et il faut voir comment le pouvoir utilise les éléments visuels pour nous les rendre non pas socialement acceptables, mais surtout pour nous en fournir les constituants de base qui ferons que nous adhérerons à certaines représentations visuelles du pouvoir. Dans notre article, Trump, un logo pour ce président mal-aimé, nous avons montré comment il est possible de reprendre les représentations visuelles du régime nazi pour les appliquer au président Trump. Certes, il s’agissait là d’un exercice de pensée, et rien d’autre, mais il a moins eu le mérite de montrer que les symboles du pouvoir possèdent des constituants visuels qui sont efficaces en autant qu’ils respectent certaines règles.

Quartiers généraux du Parti Communiste. (Bulgarie, région de Yugoiztochen, 2015)

Headquarters of Communist Party. Bulgaria, Yugoiztochen region, 2015

La photographe russe Danila Tkachenko, dans la cadre de son projet Restricted Areas, s’est particulièrement intéressée non seulement aux représentations visuelles du pouvoir soviétique à travers un certain type d’architecture, mais s’est aussi intéressée au dépérissement de cette architecture depuis la chute du pouvoir soviétique. Ses photographies capture l’essence même de ce qu’elle nomme les Brutalist Ruins, autrefois symboles de progrès et d’avancement technologique devenus aujourd’hui symboles totalement obsolètes et désuets. Ce retour dans le passé est intéressant à plus d’un égard, non pas seulement à cause de son excellente composition photographique, mais aussi par sa capacité à véhiculer, encore aujourd’hui, avec efficacité, la représentation du monde que se donnait le régime soviétique à travers ses représentations visuelles.

Pour Danila Tkachenko, son projet Restricted Areas est avant tout une représentation visuelle de l’utopie de l’homme pour le progrès technologique. « Les hommes tentent toujours de posséder plus que ce qu’ils ont — c’est la source du progrès technique, qui a été le moyen de créer divers produits, normes, ainsi que les outils de la violence afin d’exercer et de conserver le pouvoir sur les autres. Ces idéaux expriment souvent l’idéologie principale d’un gouvernement, et pour ces objectifs il peut presque tout sacrifier. […] Je suis à la recherche des lieux [de l’ère soviétique] qui ont eu une grande importance pour le progrès technique et qui sont désormais désertés. Ces lieux ont définitivement perdu leur signification, car l’idéologie utopique qui les soutenait est maintenant obsolète. Des villes secrètes non répertoriées sur les cartes, des triomphes scientifiques oubliés, des bâtiments abandonnés d’une complexité presque inhumaine. Un avenir technocratique parfait qui n’est jamais survenu. Tôt ou tard, tout progrès arrive un jour ou l’autre à son terme. »

Mémorial aux soldats situé sur une station nucléaire désertée (Russie, région de Voronezh, 2015)
 Memorial on a deserted nuclear station. Russia, Voronezh region, 2015

Une cité fermée en 1992 où les moteurs des fusées étaient manufacturés
(Russie, ville de Dzerzhinsky, 2013)

Observatoire déserté (Kazakhstan, région d’Almaty, 2015)

Deserted observatory. Kazakhstan, Almaty region, 2015

Monument à la gloire des Conquérants de l’espace avec fusée au sommet (Russie, Moscou, 2015)

Monument to the Conquerors of Space. The rocket on top was made according to the design of German V-2 missile. Russia, Moscow, 2015


Pierre Fraser, 2017