La construction visuelle du corps de l’homme

Une constante visuelle pour le corps de l’homme, depuis la fin du XIXe siècle, avec la chrétienté musculaire, traverse les XXe et les XXIe siècles : le torse en forme de V, avec les épaules larges et la taille mince qui affiche fièrement les six muscles abdominaux, les bras musclés, aux triceps et aux biceps en saillie qui dénotent la force et la puissance, la mâchoire carrée, le visage osseux et le fier menton qui affichent la détermination. Ce modèle est celui de la masculinité et de la virilité dans la publicité.

© Photo : Jorge Gonzalez

L’homme du XXIe siècle est avant tout un homme d’action. Même si on le voit parfois dans la publicité où il tient son enfant dans ses bras, ou qu’il joue avec celui-ci, il ne s’agit que d’un moment de répit dans sa vie compétitive. Énergie, dynamisme, efficacité, audace et vigueur sont les critères qui permettent de représenter l’homme. Cet homme est courageux, n’a pas froid aux yeux, est bagarreur, n’a peur d’aucune tâche à accomplir. Ce qui est attendu de l’homme actuel, c’est bien de la force, de la patience, de la vigilance et de la ténacité : il doit idéalement être une puissance tranquille. Le pompier, le marin bravant la tempête, l’aventurier qui défie toutes les adversités, l’alpiniste accroché au flanc de la montagne, le pilote de Formule 1, le pilote d’avion militaire, toutes ces incarnations montrent symboliquement la détermination. Autrement, la virilité, dans la publicité, se montre dans les scènes où l’homme est sur un chantier de construction, dans la forêt à combattre un incendie, ou au volant de son puissant camion qui tire une lourde charge.

Pour l’homme, le sport est une conséquence de sa vie professionnelle conçue comme un combat pour prendre sa place dans la société et pour réussir, mais pas n’importe lequel sport, celui qui met en évidence des valeurs de compétition et de virilité. La boxe, les arts martiaux, les sports de glisse quasi acrobatiques, le parachutisme, l’alpinisme, Iron Man, l’haltérophilie, en somme, tous des sports qui exigent non seulement un dépassement de soi, mais une détermination hors du commun pour se transformer soi-même et forger son caractère.

Une vraie vie d’homme, parce que selon la publicité il existerait une vraie vie d’homme, « est associée à l’aventure : guerre, chasse, tempête, orage, feu, animaux sauvages, sensations fortes, vastes espaces, forêts, montagnes.[1] » L’homme est fort, dominateur, signes indéniables de sa masculinité. Mais il existe d’autres modèles qui, loin d’être en contradiction avec l’homme viril, le complètent. Mode, consommation, loisir, détente, séduction, plaisir, humour, les hommes prennent aussi leur place au foyer, s’implique dans la vie familiale. Ce sont des hommes tendres et gentils, malgré leur masculinité exacerbée par la masculinité proposée, qui affichent leurs émotions.

En matière de sociologie visuelle, tout comme pour le corps de la femme, ces repères visuels socialement dominants du corps masculin doivent servir d’appui, de point de départ en quelque sorte, pour montrer les différences et les contrastes en fonction de la position de l’homme sur le gradient social, de la fonction sociale et du rôle social qu’il occupe. Par exemple, par rapport au modèle dominant publicitaire de l’homme viril, fort, musclé, combatif, courageux et déterminé, comment faut-il montrer l’homme au ventre affirmé, l’homme mince et sans musculature apparente, le hipster barbu au look savamment négligé, le geek et l’intellectuel plongé dans leurs livres ? En somme, s’il existe un modèle culturel dominant de l’apparence du corps masculin, tous les autres types du corps de l’homme autorisent un travail visuel socialement contrasté.


Pierre Fraser, 2016

© Photo entête : Alexander Redl

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Dupont, L. (2000), Vers une analyse sociologique de la publicité iconique : 1987-1997, Thèse de doctorat – Université Laval.