Antifragilité et mise en images

Ce que propose Nassim Nicholas Taleb comme démarche mériterait largement qu’un spécialiste de la sociologie visuelle se mette au travail pour répertorier l’ensemble des repères visuels qui constituent le cygne noir, l’antifragilité et le concept du «skin in the game», et comment ceux-ci agissent autant sur les institutions que sur les individus. Il y a là matière à représenter visuellement ce qui travaille et traverse nos sociétés, car il ne faut jamais oublier que l’image est aussi un outil de monstration, de démonstration et d’explication.

Pour rappel, est fragile ce qui craint les événements inattendus, est robuste ce qui est indifférent aux événements inattendus et est antifragile ce qui profite des événements inattendus. Imaginons un instant si on relevait l’ensemble des repères visuels de la fragilité, de la robustesse et de l’antifragilité.

Un exemple fort intéressant de la fragilité se situe dans tout le courant de « saine alimentation » qui cherche à contrôler, autant que faire se peut (même si chacun décide ou non de s’alimenter sainement trois fois par jour), les façons de s’alimenter, éliminant ainsi la volatilité dans l’alimentation. D’un strict point de vue de la sociologie visuelle, il devient ainsi pertinent de répertorier les repères visuels qui affaiblissent la volatilité alimentaire.

Par exemple, la fiche nutritionnelle imprimée sur les emballages est avant tout un guide de la bonne conscience et de la vertu alimentaire et a peu à voir avec les besoins réels du corps, tout simplement parce que, ce qui était valable comme recommandation alimentaire il y a 30 ans n’est peut-être plus d’actualité aujourd’hui. En ce sens, tous les produits dits « bios » disent quelque chose à propos des valeurs sociales d’un individu qui les achètent, « Voyez comment je suis vertueux et voyez comment  je fais de mon corps un temple de santé », et disent si peu sur la réalité alimentaire et des réels besoins physiologiques.

Ce qui nous amène à la question de la vertu et comment elle s’affiche dans nos sociétés contemporaines. Par exemple, celui qui fait du jogging avec des survêtements griffés et des chaussures Nike montre sa vertu à tous ceux qui le verront courir. Autrement, celui ou celle qui fréquente un marché d’aliments biologiques signale sa vertu alimentaire. Celui ou celle qui achète « équitable » devient un parangon quasi indélogeable de vertu contre le méchant système capitaliste.

La publicité est un autre terrain riche en fragilités de toutes sortes. Il suffit de voir comment, depuis quelques années, les publicitaires ne décrivent plus les propriétés intrinsèques de leurs produits, mais nous montre tout ce qui est externe (épiphénoménalité) au produit. Par exemple, on veut vous vendre une voiture, on vous la montre, mais on insiste surtout sur l’aspect écologique du véhicule, sur le renforcement du lien familial auquel elle peut mener (faire le taxi pour les activités du week-end des enfants, sortie de vacances en famille), sur son aspect sécuritaire ou sur son aspect véritable bombe routière alors qu’il est interdit de rouler à plus de 120 k/h. Personne ne dit que vous serez endetté pour 3 ans, sinon plus, que vous devrez alimenter votre véhicule en essence ou en électricité, que vous devrez changer des pièces, que vous devrez parfois attendre des heures chez un mécanicien qui vous racontera des histoires pour vous faire payer le gros prix, etc.

Autre exemple, les sociétés Apple et Samsung font tout en leur pouvoir pour vous convaincre que leur nouveau produit est plus performant que le produit précédent, qui lui-même était plus performant que son prédécesseur et ainsi de suite. La publicité, en ce sens, est de la manipulation mentale qui entraîne de la fragilité dans la vie financière de chacun.Et pour certaines personnes, la chose va même jusqu’à la fragilisation de leur propre vie.

Toujours dans le même ordre d’idées, on nous vend l’intelligence artificielle non pas comme une couche technologique supplémentaire qui augmentera la complexité de toute l’infrastructure technologique déjà en place, augmentant d’autant sa fragilité, mais bien comme une technologie qui aura la possibilité d’améliorer notre corps et de sécuriser notre environnement de vie, tout en nous montrant un aveugle qui recouvre la vue, un cancer détectée avant même qu’il ne soit cancer, etc.

Du point de vue de la sociologie visuelle, la fragilité n’est pas dans ce qui est montré, mais bien dans ce qui n’est pas montré. Et il est  là tout l’intérêt de s’intéresser au travaux de Taleb pour la sociologie visuelle.


Pierre Fraser (Ph. D.), 2017

 

 

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