La photo qui déclenche l’attention de l’œil

Le photographe français Henri Cartier-Bresson (1908-2004) ne recadrait jamais ses photographies. Elles étaient en l’état, à prendre ou à laisser. La couleur était également proscrite, car pensait-il, elle empêchait de vraiment rendre compte de la réalité. Le noir et le blanc, par contre, pour Cartier-Bresson, possédaient toutes les nuances possibles pour mettre en lumière cette même réalité. Que faut-il penser de ces deux positions ?

D’une part, Henri Cartier-Bresson soulignait le fait que « Pour appliquer le rapport de la section d’or, le compas du photographe ne peut être que dans son œil[1]. » Cette prémisse proposée par Cartier-Bresson pose certains problèmes : (i) réussir une photo, alors que l’instant décisif est primordial en ce qui concerne cette même réussite, relève de l’exploit ; (ii) avoir le compas dans l’œil pour respecter le rapport de la section d’or alors qu’il faut porter la caméra à l’œil dans un laps de temps très court, relève peut-être de la fabulation ; (iii) si « la photo c’est la concentration du regard », si la photo « c’est l’œil qui guette, qui tourne inlassablement, à l’affût, toujours prêt », il ne reste plus qu’une seule alternative, celle de rester immobile dans un lieu pendant plusieurs minutes et prendre des centaines de clichés pour arriver à appliquer le rapport de la section d’or ; (iv) le rapport de la section d’or est une notion tellement intuitive, qu’il faudrait plutôt la remplacer par celle d’une juste balance des différents repères visuels qui composent une photographie. Et encore là, en quoi consiste cette juste balance ? Dégage-t-elle d’emblée un esthétisme certain ? Suggère-t-elle d’emblée une juste répartition et distribution des éléments qui la composent ?

D’autre part, la couleur est très subjective, même pour une caméra de haute qualité. Il suffit de voir comment un appareil Canon, Nikon ou Sony, avec une même aperture et une même sensibilité ISO dans les mêmes conditions donneront des résultats très différents une fois imprimés, et ce, sans compter sur la technologie utilisée pour imprimer. En ce sens, le noir et blanc permet de réussir des photographies particulièrement efficaces sur le plan visuel.

Je vous propose cette photographie. Il s’agit d’un homme qui traversait la rue à l’intersection des rues D’aiguillon et Ste-Claire dans le quartier St-Jean-Baptiste de Québec un 25 mars 2015 vers 13 h 30. Initialement prise en couleur, j’ai par la suite utilisé le logiciel Fotor et appliqué l’effet gray popper du noir et blanc. S’il y une chose que j’ai constaté, c’est que cet effet gray popper met littéralement en lumière, au sens littéral, ce qui doit attirer l’œil dans une photographie. Ici, ce qui est mis en lumière, c’est bel et bien cet homme qui traverse la rue, son ombre portée au sol, la zone de lumière dans laquelle il se meut et la zone d’ombre projetée par les bâtiments vers laquelle il se dirige.

La photo qui déclenche l'attentionAutre constat, si l’effet gray popper permet de montrer là où l’œil sera irrémédiablement attiré, il est vraisemblable de penser que la photo originale, celle en couleur, produira le même effet. À vous de juger.

La photo qui déclenche l'attention
Partant de là, il devient tout à fait légitime de recadrer une photo en utilisant l’effet gray popper pour trouver la portion de celle-ci qui attirera inévitablement l’œil. Finalement, voici le résultat obtenu, en noir et blanc sans effet gray popper.

La photo qui déclenche l'attention
Selon vous, laquelle de ces trois photos semble la plus efficace, visuellement parlant ?


Pierre Fraser, 2016 (texte et photos)


[1]
Cartier Bresson, H. (1986), « L’instant décisif », Les Cahiers de la Photographie, n°18, 1986. H.