Le monde et sa mise en images

Partant de l’image, fixe ou animée, il est possible de dégager trois prémisses qui gouvernent la sociologie visuelle : (i) représenter le monde sous forme visuelle est différent de représenter le monde par les mots et/ou les nombres ; (ii) représenter le monde sous forme visuelle dépend de la position sociale de celui qui voit ; (iii) considérer que « voir » est une construction sociale au cœur même de la démarche de la sociologie visuelle.

« Le monde qui est vu, photographié, dessiné ou autrement représenté sous une quelconque forme visuelle, est différent du monde qui est représenté par les mots et les nombres. Conséquemment, la sociologie visuelle mène à une nouvelle compréhension de celui-ci, par le simple fait qu’elle connecte à des réalités différentes insaisissables par la recherche empirique. Le monde derrière les statistiques existe bel et bien (tous ces gens qui ont coché une case d’un questionnaire à un moment ou l’autre de leur vie), mais le monde des nombres est une réalité abstraite tout en étant celle qui est la plus acceptée et reconnue dans la recherche en sciences sociales. À l’inverse, le monde qui est vu, photographié, filmé, peint ou virtuellement reproduit, existe aussi sous une forme complexe et problématique, mais n’est pas pour autant moins adapté à l’étude sociologique que le monde derrière les nombres1. »

▼ À la recherche du cachet architectural du quartier St-Jean-Baptiste (Québec)
Québec, rue, géométrie

Représenter visuellement le monde est à la fois complexe et compliqué. Complexe, dans le sens où cette représentation visuelle dépend des limites des technologies disponibles. Compliqué, dans le sens où voir est tributaire de la position sociale de celui qui voit : histoire personnelle, sexe, âge, ethnicité, instruction et une multitude d’autres facteurs qui conduisent une personne à interpréter le message ou le discours véhiculé par une image à partir d’un angle de vue particulier, sans compter que cette construction de sens acquiert des significations successives au fur et à mesure qu’elle est interprétée par différentes audiences.

Par exemple, le célèbre film de Stanley Kubrick, 2001 Odyssée de l’espace (1968), a acquis, au fil du temps, à travers tout ce que les spécialistes et analystes en ont dit depuis presque 50 ans, différentes couches de significations qui, en ce début de XXIe siècle, interpellent tout particulièrement avec la montée en puissance des technologies de l’intelligence artificielle. Ce sont désormais les puissants et les célébrités scientifiques de ce monde, tels Stephen Hawking, Elon Musk et Bill Gates parmi tant d’autres, qui plaident pour un développement humain de l’intelligence artificielle pour éviter une catastrophe, celle de la domination de l’homme par la machine. Comme le faisait remarquer Ignacio Ramonet : « en période de crise, la fonction de la catastrophe apparaît donc évidente : elle permet de proposer au spectateur (qui en a absolument besoin pour son identité, au moment où toutes les certitudes vacillent) un mythe de sa fin2. »

▼ L’image est socialement construite. Une jeune photographe de San Francisco de passage à Québec cherchant le cachet du quartier
voir-01

« Voir » est avant tout une construction sociale dans le sens de Berger et Luckmann, c’est-à-dire une construction créée, objectivée et intériorisée par les individus qui engage ces derniers et les institutions dans une démarche sociale globale.

Pour mieux illustrer mon propos, le samedi 25 avril 2015, alors que je déambulais dans le quartier St-Jean-Baptiste (Québec) à la recherche de bâtiments qui traduirait au mieux possible son aspect architectural, j’ai croisé une jeune femme qui, caméra en main, photographiait elle aussi les mêmes bâtiments que moi. Interpellé, je lui demande en quoi consistait le but de sa démarche, pour me rendre compte qu’elle était de San Francisco, qu’elle était de passage à Québec pour quelques jours, qu’elle parcourait ainsi les villes nord-américaines pour tenter de « saisir » leur cachet particulier.

Mais plus intéressant encore, l’angle avec lequel elle prenait les photos des bâtiments, que moi-même j’avais photographié, était différent du mien. Autrement dit, pour une même démarche et en fonction de celui ou celle qui tient la caméra, l’univers social est photographié de maintes façons différentes. Ces trois prémisses ramènent inévitablement ce à quoi est confronté tout chercheur : (i) la validité — les données signifient-elles vraiment ce que le chercheur dit à propos d’elles ; (ii) la fiabilité — les données conservent-elles leur signification d’un cas de figure à l’autre ; (iii) la pertinence — les données sont-elles pertinentes pour la constitution du corpus. Ces trois critères sont non seulement à prendre en considération, mais nous rappellent à quel point les données visuelles, ou tout autre type de données sont socialement construites.

© Pierre Fraser (Ph. D.), 2015 (texte et photos)

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1 Harper, D. (2012), Visual Sociology, New York : Routledge, p. 4.

2 Ramonet, I. (2004, [2000]), Propagandes silencieuses, coll. Folio, Paris : Gallimard, p. 113.