Photographie : objectivité et subjectivité

L’analyse de corpus visuels déjà établis est une démarche intéressante à plus d’un égard, car elle implique de façon générale des corpus déjà constitués depuis plusieurs années. Qu’il s’agisse d’un corpus visuel public géré par les Archives nationales, ou d’un corpus visuel privé, ceux-ci sont particulièrement révélateurs de la culture d’une époque donnée, de sa mode, des objets d’utilisation courante, des moyens de transport, des croyances religieuses, de la situation économique, du développement technologique, etc. Par toute l’objectivité dont la photo est porteuse — enregistrement tangible d’un événement qui s’est produit à un moment ou l’autre dans un contexte social donné —, par toute la subjectivité qui imprègne aussi la photo — invariable reflet du point d’attention de celui qui a tenu la caméra et de ce qu’il voulait saisir et montrer —, l’image constitue inévitablement un ensemble de processus subjectifs complexes encapsulés temporellement dans une forme incroyablement objective, de là tout l’intérêt de l’analyse sociologique à travers un corpus visuel.

▼ La prière du soir en famille
© Banque et Archives nationales du Québec
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La société canadienne-française, du début du XXe siècle jusqu’à la fin des années 1960, a été particulièrement moulée par l’influence de la religion catholique. La prière du soir en famille, comme le soulignait l’Archidiocèse de Québec en 1886, est « une sainte pratique, qui jadis était en grand honneur et que les familles vraiment chrétiennes ont encore retenue. Il faudrait que toutes nos paroisses revinssent à cet usage si pieux, si salutaire, qui sanctifie le foyer domestique et transforme chaque maison en un sanctuaire béni de Dieu1. » La prière du soir, pour plusieurs catholiques, était « une espèce de repos et d’attendrissement2. »

Allan Sekula (1951-2013), photographe américain, également écrivain, réalisateur de films et théoricien de l’art, considère non seulement que la photographie et le film produisent du sens et du langage, mais qu’ils sont aussi discours au sens où l’entend Michel Foucault, c’est-à-dire qu’ils incarnent le pouvoir institutionnel parce qu’ils organisent le savoir. En fait, les archives de photos ne sont pas qu’une simple mine d’informations, mais révèlent à quel point une société en arrive à se reconnaître et à se représenter elle-même. Par exemple, les photos que j’ai retenues participent, dans un premier temps, au pouvoir institutionnel d’une époque, l’Église, et à l’organisation d’un certain savoir, celui de la présence de la religion dans plusieurs moments de la vie.

Édouard-Charles Léveillée, prêtre
© Marie-Paule Léveillée, Collection privée (1938)
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▼ La confirmation
© Marie-Paule Léveillée, Collection privée (1938)
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L’œil contemporain qui examine ces photos d’il y a plus de 80 ans, par leur seule représentation, organise un savoir de cette époque qui s’articulait autour des préceptes catholiques. Plus encore, la photographie est indéniablement constituée de plusieurs couches de représentations sociales. Par exemple, la photo de la page précédente montre la couche de la mode masculine et féminine, la couche technologique (électricité, tourne-disque, lampe), la couche du design immobilier, la couche des postures face à la prière (agenouillement, signe de croix), la couche de la présence de la religion (crucifix). En somme, la photo évoque les valeurs d’une société donnée, et en ce sens, elle est bien un discours, un savoir particulier à propos d’un monde qui structure comment celui-ci est compris et comment les éléments du quotidien prennent leurs places respectives.

▼ Défilé de la St-Jean-Baptiste (vers 1950) dans la basse-ville de Québec
Le défilé de la St-Jean-Baptiste, avec ses chars allégoriques commandités par des entreprises, a longtemps été un aspect du récit collectif à propos de la société canadienne-française. Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer les thèmes de ces défilés : 1946 – Les Canadiens français et les sciences ; 1947 – La Patrie, c’est ça ; 1948 – La Cité ; 1949 – L’expansion française en Amérique ; 1950 – Le folklore; 1951 – Le Canada français dans le monde. © Archives de la Ville de Québec (N011574).
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Pierre Fraser (Ph. D.), 2015 (texte seulement)
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1 Archidiocèse de Québec (1886), Annales de la propagation de la foi pour la province de Québec, n° 28, p. 144.

2 Idem., p. 147.