Revendication pour l’homme libre

| Scènes de rue |

La photo ci-dessus est caractéristique du travail que le photographe américain Garry Winogrand faisait, c’est-à-dire arriver à saisir la rue dans sa vie et sa diversité, ainsi que dans ses problématiques sociales. Autrement dit, s’emparer de la vie des villes dans leur banalité, leur quotidien le plus ordinaire pour en extraire une intensité et une force brutes. Là est le travail du photographe de rue, et à plus forte raison le travail de la sociologie de terrain.

La photographie ci-dessous a été prise le mardi 31 mai 2016 en début d’après-midi, lors de l’une des premières chaudes journées ensoleillées, à l’intersection des rues St-Jean et Côte de la Fabrique dans la ville de Québec. Plus précisément, la dame se tenait entre un magasin de souvenirs, une bijouterie et un pub irlandais. Les travailleurs et les touristes se côtoyaient dans un environnement propice à l’apéro.

À mon avis, cette photographie constitue une situation sociale contrastée, puisque la femme brise toute norme sociale à l’heure de pointe dans un quartier touristique incontournable. Lors de mon passage, la dame descendait la côte de la Fabrique en direction de sa destination finale, l’intersection avec la rue St-Jean. En fait, cette dame tentait de partager sa vision du monde et du rôle des hommes en faisant la promotion de l’athéisme. La femme gagnait l’attention des passants non seulement par son attitude et son accoutrement, mais aussi par la symbolique de son message.

Elle criait haut et fort « L’Homme libre, non au Divin ! » tout en levant fièrement son affiche. Lorsqu’elle a remarqué qu’elle piquait ma curiosité, elle est venue vers moi et a commencé à me réciter un texte qu’elle connaissait sur le bout des doigts avec un ton extrêmement théâtral et dans un vocabulaire très soutenu, à la manière d’une actrice. Sa performance dramatique rappelant un sermon évangélique claironnait l’absence de toute présence divine dans l’univers et la maîtrise absolue de l’homme sur son destin.

Puisque son discours semblait infini, je l’ai finalement interrompue pour en savoir plus sur ses motivations. Elle est alors sortie complètement de son personnage et a pris une intonation « normale » pour me répondre. La dame se présente comme une poétesse de rue engagée à temps partiel écrivant sur divers sujets.

Lors de notre conversation, un automobiliste a ouvert sa fenêtre pour injurier la vieille femme. Elle suscitait chez les passants des réactions dépréciatives ou d’indifférence. Sa présence peut être traduite à travers de multiples symboliques. Il est tout d’abord pertinent de cibler les repères visuels dont elle est ornée. Les couleurs de son costume et son affiche interpellent systématiquement l’œil.

Le titre « L’HOMME LIBRE » introduit l’idée maîtresse de son discours, selon lequel l’homme, seul être puissant dans l’univers, doit se libérer de toute aliénation religieuse, tous Dieux confondus. L’autre côté de l’affiche suit la même trame stylistique et porte l’inscription « DIVINS » complètement biffée par un « X ».

On comprend donc que l’accoutrement de la dame est une antithèse en soi, puisque tous les repères visuels qu’il présente sont en totale opposition avec les vêtements sacerdotaux qu’elle porte. Il est intéressant de remarquer que la dame semble adapter son message à l’environnement où elle le livre, c’est-à-dire qu’elle renie l’existence de toutes les religions, car elle nomme dans son discours les noms de plusieurs Dieux au même titre que celui de Jésus Christ.

| Scènes de rue |

© Marianne Lépine (littéraire et photographe), 2016 / texte et photo