Où tu vas quand tu dors en marchant ?

| Scènes de rue |

La performance théâtrale Où tu vas quand tu dors en marchant ? se tient généralement dans différents secteurs du Vieux-Québec entre la fin mai et la mi-juin. En 2015 et 2016, l’installation L’orchestre d’hommes-orchestres a été intéressante à plus d’un égard. « Symbolisé par le personnage de l’homme-orchestre, sorte d’homme à tout faire sans talent particulier sauf celui de pouvoir tout faire en même temps… un peu, L’orchestre d’hommes-orchestres touche à tout, sans pour autant posséder les expertises attendues ou les connaissances préalables. » [Source : site de L’orchestre d’hommes-orchestres]

Tout d’abord, des îlots performatifs constitués de véhicules, de conteneurs, de machines et de cabanes de fortune habités par des musiciens. Ensuite, des spectateurs qui déambulent et visitent chaque îlot où s’exécutent des musiciens en apparence isolés, occupés à jouer une participation qui semblent n’avoir aucun lien avec celle des autres musiciens. Enfin, un espace commun muni de chaises où ce qui se passe dans chaque ilot est projeté sur les murs de deux édifices adjacents où le tout forme un orchestre qui joue une musique cohérente. Mais plus encore, ce qui confronte le spectateur, ce n’est pas seulement la performance isolée de chaque musicien, mais bien les attitudes et les postures de chacun d’entre eux. Chaque musicien est intégré dans un ilot engoncé dans une surcharge décorative d’objets hétéroclites où les effets dramatiques sont travaillés par le jeu des ombres et des lumières, où la tension, l’exubérance, et les multiples contrastes finissent par former « un monde où tous les contraires seraient harmonieusement possibles. » [Philippe Beaussant, musicologue]

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Comment arriver à tirer un sens de cette performance artistique ? En fait, tout le problème réside dans la capacité à trouver l’angle d’analyse sociale. Mais faut-il pour autant chercher un angle d’analyse sociale ? Concrètement, oui. Pourquoi ? Parce que cette installation est caractéristique de notre société. Elle ne renvoie pas seulement à la notion de division du travail, mais renvoie aussi à la fonction sociale que chaque membre de la société exerce. Alors que la fonction sociale de chacun, prise séparément, ne semble pas contribuer de façon si importante au fonctionnement global de la société, ce n’est que du moment où on est en mesure de voir la portée du travail de tous que l’on peut réellement apprécier la contribution effective de chacun.

La musique et le spectateur, un corps à corps sensible.
Chaque musicien de chaque îlot est un tuttiste, au même titre que peut l’être le tuttiste d’un orchestre symphonique, au même titre que peut l’être chaque membre de la société, c’est-à-dire un instrumentiste qui ne joue sa partition qu’avec l’ensemble des musiciens d’un pupitre ou de l’orchestre. Chaque musicien joue ainsi à l’unisson et dans l’anonymat. Chaque membre de la société assume sa fonction sociale et joue son rôle social à l’unisson et dans l’anonymat.

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Derrière l’unité de façade et l’harmonie de L’orchestre d’hommes-orchestres jouant à l’unisson, se dessine pourtant un univers socialement hiérarchisé et divisé. Il y a un chef d’orchestre qui dicte à chacun ce qu’il doit faire, quand et comment bien le faire. L’harmonie de l’exécution ne tient qu’à ce mince fil conducteur. Comme le souligne le sociologue Bernard Lehman, « lors du concert, la visibilité des musiciens est liée au prestige de leur instrument. Plus un instrument est en vue sur le plateau, comme c’est le cas des cordes placées au premier plan, plus il est associé à la musique dite classique, plus son répertoire est élargi et ses praticiens issus de milieux sociaux élevés. » Ainsi en va-t-il de même de chaque membre de la société où la visibilité sociale ou le statut social de chacun est intimement lié à la fonction sociale et au rôle social qu’il occupe.

L’orchestre d’hommes-orchestres c’est aussi un parcours déambulatoire qui oblige le spectateur à défiler devant plusieurs îlots pour enfin comprendre la fonction et le rôle de chacun dans l’orchestre lorsqu’il arrive sur la place publique où il peut s’asseoir et contempler le tout. Ici, le parcours du spectateur est un corps à corps sensible, en situation, avec des îlots ambigus et les musiciens qui s’y trouvent. Un corps à corps sensible, tout comme dans les relations que nous entretenons avec nos semblables qui exercent une fonction sociale et un rôle social différent du nôtre.

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© Pierre Fraser Ph. D.), 2017 / texte et photos

 

 

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