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LE TERRITOIRE DU TROTTOIR, L’ESPACE DE LA FAIM

Balado / Podcast

Sources

Territoire_du_trottoir_espace_de_la_faim – Site
Photo originale

Cette photo, prise par Pierre Fraser sur la rue Saint-Joseph dans le quartier Saint-Roch de la ville de Québec, ressemble à une petite fable urbaine dont on connaît tous les personnages, même si l’on préfère parfois ne pas les regarder trop longtemps. Un dimanche matin de juillet 2018, la lumière est parfaite, les terrasses sont pleines, le brunch est devenu un rite quasi civique et chacun occupe la place que la ville lui a assignée avec une remarquable discipline. La rue n’est pas seulement un décor, elle est un plan de distribution sociale à ciel ouvert, avec ses zones autorisées, ses marges tolérées et ses frontières invisibles mais solidement gardées.

Au départ, l’homme debout appartient clairement au hors-champ symbolique. Il est là, mais comme on dit d’un bruit de fond qu’il finit par ne plus s’entendre. Ses vêtements fatigués, sa posture d’attente et sa présence immobile l’inscrivent dans le territoire du trottoir, cet espace paradoxalement public où certaines existences deviennent presque privées de regard. Face à lui, le client assis incarne la normalité urbaine accomplie, celle qui a une table, un écran, un repas et surtout une bonne raison de ne pas lever les yeux. Le téléphone joue ici un rôle admirable, à la fois objet utile et rempart moral, permettant de ne pas voir sans avoir l’air d’ignorer.

Puis, chose rare mais pas totalement disparue, quelque chose se déplace. Le regard quitte l’écran, la bulle numérique se fissure et la scène change de registre. Ce n’est pas un grand geste héroïque, juste un instant de désynchronisation sociale où l’autre cesse d’être un décor pour redevenir une personne. À ce moment précis, l’espace se recompose, la terrasse n’est plus seulement un territoire réservé et la conversation devient une forme minimale mais décisive de reconnaissance. La sociologie appelle cela un basculement de statut, le grand public appelle cela simplement un moment humain.

Le point culminant arrive lorsque l’homme en quête d’un repas s’assoit à l’invite de l’homme assis à la table. La chaise, objet banal s’il en est, devient soudain un instrument politique d’une efficacité redoutable. Être assis à table, c’est appartenir provisoirement au monde des gens qui ont une place, un temps et une légitimité à occuper l’espace. La charité, habituellement pratiquée à distance respectable, se fait ici presque égalitaire, ce qui est toujours un peu subversif. On ne donne plus seulement quelque chose, on partage un territoire, et dans une ville en pleine gentrification, ce n’est jamais totalement anodin.

Le chien, quant à lui, traverse toute la scène avec une constance exemplaire. Il veille, observe et rappelle discrètement que cet homme n’est pas qu’une figure de passage, mais quelqu’un avec un lien, une fidélité, une histoire. Dans l’espace public, l’animal fonctionne souvent comme un traducteur social, rendant la précarité plus lisible, plus acceptable, presque plus respectable. Il n’abolit pas les inégalités, mais il facilite leur suspension temporaire, ce qui est déjà beaucoup dans un paysage urbain aussi bien huilé.

Au fond, cette séquence dit quelque chose de très simple et légèrement ironique sur nos villes contemporaines : elles sont pleines de technologies pour communiquer, de cafés pour se rassembler et de bonnes raisons de ne pas se parler. Pourtant, il suffit parfois d’un regard levé et d’une chaise déplacée pour rappeler que la cité, malgré ses menus raffinés et ses écrans lumineux, reste un espace où l’imprévu social peut encore s’inviter à table.

SYNTHÈSE

© Revue Sociologie Visuelle / Pierre Fraser et Georges Vignaux, 2018-2026


SOURCES

  • Guay, L., & Després, C. (2000). La revitalisation du quartier Saint-Roch à Québec : enjeux et paradoxes. Cahiers de géographie du Québec, 44(123), 323–342. https://doi.org/10.7202/022926ar.
  • Labranche, S. (2014). L’animal de compagnie comme ancrage et rempart pour les personnes en situation d’itinérance [Thèse de doctorat, Université du Québec à Montréal]. Archipel.
  • Warren, J.-P. (2015). Discours et politiques de l’itinérance au Québec. Presses de l’Université du Québec.
  • Le Blanc, G. (2009). L’invisibilité sociale. Presses Universitaires de France.

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Si la sociologie s’est tout d’abord construite comme une discipline de mots ou de lettres, sous la forme d’argumentations écrites formulées dans une langue naturelle et plus ou moins associée à des données chiffrées à la formalisation permise par le langage mathématique. Dans un contexte où l’image est de plus en plus présente, où tous peuvent, munis d’un téléphone intelligent, produire des images, où les médias sociaux utilisent abondamment l’image, la sociologie est de plus en plus encline à mobiliser également des images, soit comme objet d’étude, soit comme outil de recherche, soit comme moyen de communication et d’échanges scientifiques autour de résultats. Des chiffres et des lettres, mais aussi des images, fixes ou animées, voilà les matériaux avec lesquels les sociologues rendent compte, aussi, du monde social . Malgré tout, existe-t-il réellement une sociologie visuelle ? 

 

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