LE DERNIER APPEL DE LA CASERNE
On raconte qu’un soir, juste avant que l’orage n’éclate, la vieille caserne de Chicoutimi-Nord s’est souvenue de son dernier appel. C’est ce que semble nous dire le photographe Jérôme Gravel. Le ciel, ce soir-là, était descendu très bas, comme s’il voulait entendre lui aussi. Des nuages noirs s’amoncelaient lentement, lourds de pluie et de rumeurs, et ils semblaient observer les bâtiments avec la même attention qu’un public silencieux. En dessous, la caserne ne bougeait pas. Elle avait appris depuis longtemps que certaines tempêtes passent sans qu’on ait à les affronter.
Balado / Podcast
La tour, droite et fière, regardait l’horizon. Elle avait vu tant de départs précipités, tant de sirènes déchirer l’air, qu’elle reconnaissait ce moment précis où tout s’arrête juste avant de recommencer. Autrefois, des tuyaux pendaient à l’intérieur, dégoulinants, encore chauds de l’effort. Aujourd’hui, il n’y avait plus que le vent qui tournait autour, comme un visiteur hésitant.
À gauche, la bâtisse de pierre murmurait ses souvenirs. Elle se rappelait les bottes lourdes sur le sol, les rires nerveux, la fatigue après les longues nuits d’hiver. Elle n’avait jamais demandé à être belle, seulement solide. À droite, le bâtiment plus clair se tenait droit, presque réservé, comme s’il avait accepté plus facilement le silence, convaincu que les lieux aussi ont droit au repos.
Entre eux, la cour était vide. Mais ce vide n’était pas un oubli. C’était un espace rempli d’absences précises, de gestes suspendus, de courses interrompues par le temps. Si l’on écoutait attentivement, on aurait juré entendre encore une porte s’ouvrir, une voix appeler un nom, puis le calme revenir, toujours.
La lumière filtrait doucement, sans éclat, comme pour ne rien déranger. Elle caressait les murs, soulignait les angles, rappelait que tout était encore là. Même le ciel, pourtant si menaçant, semblait hésiter. Il grondait, oui, mais il respectait ce lieu qui avait si souvent tenu tête aux flammes.
Puis la pluie est tombée, enfin. Une pluie lente, presque reconnaissante. Et la caserne, fidèle à elle-même, n’a rien fait d’autre que ce qu’elle a toujours fait : rester debout, regarder le ciel, et garder pour elle l’histoire de ceux qui, un jour, sont partis en courant pour que d’autres puissent rester en sécurité.

© Revue Sociologie Visuelle, 2026
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