L’asphyxie sans fracas de Cuba :
ce que montrent vraiment les sanctions de Trump
Photo originale (© Norlys Perez :: Reuters)
Rues de La Havane, Cuba, 11 janvier 2026 (Photo de Norlys Perez :: Reuters)

Ce qui frappe, dans cette image, ce n’est pas ce qu’elle montre, mais ce qu’elle ne montre pas. Pas de voitures. Pas de commerces ouverts. Pas d’enfants qui jouent. La rue est suspendue, hors du temps, alors même que le contexte politique, lui, est explosif. Ce calme apparent est trompeur. Il ne signale pas l’absence de crise. Il en est la forme aboutie. Au milieu de ce décor fatigué, des gens sont assis. Ils parlent. Ils attendent. Ils ne font rien d’héroïque. Pas de slogans, pas de colère spectaculaire, pas de révolte télégénique. Rien que des corps posés là, sur des chaises ou des seuils, comme si la rue était devenue une annexe du salon. Ce qu’elle est devenue, précisément. Un espace de respiration quand les logements sont trop pleins, trop abîmés, trop étroits pour contenir une vie entière.
On nous avait promis Cuba comme un dossier géopolitique. Avec ses acronymes, ses sanctions, ses indignations calibrées et ses cartes stratégiques où l’on déplace des peuples comme des pions un peu lents. Et puis non. Pour une fois, on commence ailleurs. Dans le presque rien. Une rue étroite de La Havane. Une photographie. Le silence, surtout. Ce silence obstiné qui n’entre jamais dans les communiqués officiels.
La scène est d’une banalité désarmante. Trop, sans doute, pour faire la une. Des façades coloniales mangées par le temps, ou plutôt par l’absence de temps, ce détail est important. Le crépi s’écaille, la brique affleure, les balcons en fer forgé rouillent avec une application méthodique. L’architecture semble tenir par habitude plus que par solidité. Formule cruelle, mais exacte. À Cuba, même les murs ont appris à durer.
Car l’asphyxie économique n’est pas un événement. Elle ne surgit pas. Elle s’installe. Elle use. Elle s’infiltre lentement dans les murs, dans les gestes, dans les rythmes. Ce que capture la photographie, ce n’est pas une émeute manquée, c’est une durée. Une fatigue. Une normalisation de l’effondrement. La crise, ici, ne crie pas son nom. Elle s’est assise.
C’est précisément le pari de la stratégie américaine renforcée sous Donald Trump. Pas de chars, pas de frappes. Mieux que cela : l’attente. Le calcul froid d’un étouffement progressif. On serre les flux, on coupe les soutiens, on regarde. Et, si possible, on commente en direct sur les réseaux sociaux, cigare à la main, posture vaguement mafieuse, comme si la géopolitique était devenue une série dont on espère le dernier épisode.
Le Venezuela est la clé de voûte de ce scénario. Hier, cent mille barils de pétrole par jour. Aujourd’hui, à peine trente mille. Et même cela devient incertain. Sans cette perfusion, pense Washington, le régime cubain s’effondrera de lui-même. Le peuple, dans cette équation, est une variable secondaire. Un dommage collatéral acceptable. Un levier, diraient les plus honnêtes.
Sur le terrain, les effets sont moins abstraits. L’économiste Ricardo Torres parle des pires années depuis des décennies. Les « tampons traditionnels » du pacte social cubain se désagrègent : hôpitaux sans médicaments, écoles sans matériel, libreta de rationnement qui ne garantit plus grand-chose. La sécurité alimentaire de base n’est plus assurée. Il faut se débrouiller. Sur un marché où les prix, eux, n’attendent personne.
Les inégalités, longtemps niées ou maquillées, deviennent visibles. D’un côté, ceux qui ont accès aux devises, au tourisme, à la famille à l’étranger. De l’autre, ceux qui vivent d’un salaire en peso cubain presque sans valeur. Les premiers fréquentent des magasins mieux approvisionnés, à des prix inaccessibles. Les seconds restent coincés dans l’économie de la pénurie. La photo de La Havane montre très probablement ces derniers. Ceux qui attendent parce qu’ils n’ont, au fond, rien d’autre à faire.

Face à cela, deux récits s’affrontent. À l’extérieur, les partisans des sanctions parlent d’un effondrement imminent, facile, presque mécanique. L’État vacillerait, l’armée serait un tigre en papier, le peuple suivrait. Une vision clinique, stratégique, propre, où la souffrance devient un outil. À l’intérieur, une voix comme celle de l’entrepreneure Saili González Velasquez pose une question d’une simplicité brutale : quel effondrement de plus est-il censé arriver ? La phrase est lourde. Elle écrase toute la logique du pari américain. Car pour ceux qui vivent la crise au quotidien, l’effondrement n’est pas une promesse future. Il est déjà là. Intégré. Normalisé. L’État ne remplit plus ses fonctions de base, tandis que le pouvoir, lui, s’adapte, contrôle ce qui reste, et transforme l’embargo en alibi parfait.
C’est ici qu’intervient la notion de « résilience passive ». Terme dangereux, s’il est mal compris. Il ne s’agit ni d’un héroïsme discret ni d’une sagesse morale. C’est un mécanisme de survie. Quand la contestation est réprimée et que toute l’énergie est consacrée à trouver de quoi manger, la résilience n’est pas un choix. C’est une contrainte.
Cette photographie ne montre donc pas des gens sereins. Elle montre des gens qui tiennent. Qui durent. La colère est là, sans doute, mais étouffée par l’épuisement et la peur. C’est pourquoi cette image est si dérangeante. Elle ne montre pas la dictature qui vacille, mais le peuple qui encaisse.
Pendant ce temps, la guerre continue ailleurs. Sur les réseaux sociaux, dans les pressions diplomatiques, dans les accusations adressées au Mexique sommé de choisir son camp. Les discours se radicalisent. On parle de sang, de guerre du peuple entier. Une rhétorique de siège, bruyante, martiale, qui contraste violemment avec la tranquillité fatiguée de cette rue havanaise.
Et c’est là, sans doute, que cette photographie accomplit son geste politique le plus fort. Elle refuse les slogans. Elle refuse les récits grandioses. Elle ramène le débat à hauteur d’homme. À cette attente tranquille, à ces conversations sans illusion, à cette usure lente qui fait de la crise non plus un événement, mais un paysage.
Dans ce conflit, les véritables otages ne sont ni les régimes ni les stratégies. Ce sont ceux qui, chaque jour, s’assoient sur une chaise dans une rue étroite, et attendent que quelque chose, n’importe quoi, change enfin.
© Revue Sociologie Visuelle, 2026 / Pierre Fraser (PhD, linguiste et sociologue), 2026
SOURCES
- Trump parie sur l’asphyxie pour Cuba, mais les Cubains ne le font pas : « Cette formule ne punit pas la dictature, elle punit le peuple » :: EL PAÍS América
- Cuba Is Already on the Brink. Maduro’s Ouster Brings It Closer to Collapse :: WSJ
- Trump team puts a target on Cuba, with threats and oil blockade :: The Washington Post
- Loi Helms-Burton contre Cuba : l’extraterritorialité du droit américain :: IRIS


