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Qui se souvient des comptoirs-lunch chez Woolworth’s ?

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Woolworth’s n’était pas chic. Il n’en avait ni l’ambition ni le besoin. C’était le magasin de tout le monde, celui où l’on entrait sans crainte pour son portefeuille. On y vendait de tout : des outils, des textiles, des jouets, de la vaisselle, des casseroles lourdes comme des promesses de repas futurs. À l’entrée, les bonbons brillaient comme des joyaux accessibles, stratégiquement placés pour capter l’œil des enfants et attendrir les parents. Pendant des années, on y a même vendu des perruches, des hamsters et de minuscules tortues, comme si le monde vivant faisait naturellement partie de l’inventaire.

Qui se souvient des comptoirs-lunch chez WoolWorth’s ?

Et puis il y avait le comptoir. Un simple comptoir de déjeuner, dira-t-on. Quelques tabourets, parfois une table ou deux. Une carte courte, sans fioritures. Mais pour des générations entières, c’était le cœur battant du magasin. On s’y asseyait pour reposer ses pieds fatigués, poser ses sacs trop lourds, boire un café brûlant et manger quelque chose de chaud. Hamburgers grillés avec soin, dinde et purée, poisson frit, soupe de légumes maison. Rien de sophistiqué, mais tout était honnête. Les prix, eux, semblaient défier toute logique : quelques dizaines de cents pour un repas complet, quinze cents pour une limonade, moins d’un dollar pour un steak-frites à la fin des années 1960.

Pourtant, l’histoire du comptoir de Woolworth’s ne se résume pas à des cafés tièdes et des parts de tarte. Un jour de février 1960, à Greensboro, en Caroline du Nord, quatre jeunes hommes se sont assis à l’un de ces comptoirs. Ils ont demandé à manger. On a refusé de les servir, parce qu’ils étaient noirs. Alors ils sont restés assis. Silencieux. Droits. Immobiles. Ce geste simple, rester assis, a fissuré un système entier. D’autres villes ont suivi. D’autres comptoirs sont devenus des scènes de résistance muette. De ces tabourets alignés sont nés des mouvements, des organisations, des marches, et une partie décisive de la lutte pour les droits civiques.

Woolworth’s n’a pas survécu au monde qu’il avait contribué à créer. Concurrencé par de nouvelles chaînes, dépassé par les banlieues tentaculaires et les logiques de volume, il a fermé ses portes en 1997, après cent dix-huit ans d’existence. Les comptoirs de déjeuner ont été parmi les premiers sacrifiés, comme si l’on avait compris, trop tard, qu’ils étaient l’âme du lieu.

Les grands magasins, comme Macy’s, Lord & Taylor, et J.L. Hudson, n’étaient pas de simples lieux de vente ; c’étaient des mondes. On y trouvait les modes de la saison, les machines les plus modernes pour la maison, et cette mise en scène savante qui faisait d’une journée entière un spectacle continu. Pour que personne ne songe à partir trop vite, on avait prévu des restaurants, des refuges feutrés où l’on reprenait son souffle avant de replonger dans les rayons. Parmi eux, il y avait Woolworth’s.

Pourtant, l’histoire ne s’achève pas tout à fait. À Bakersfield, en Californie, un ancien comptoir de Woolworth’s sert encore des hamburgers et des milkshakes, coincé entre antiquités et souvenirs. À Asheville, en Caroline du Nord, une fontaine à soda recrée l’esprit d’autrefois, au milieu d’œuvres d’art locales. Les menus sont simples. Les gestes sont lents. Et l’on s’y retrouve encore, comme avant, pour manger, parler, attendre.

On dit parfois que certains lieux disparaissent, mais qu’ils continuent de vivre tant qu’on s’en souvient. Les comptoirs de Woolworth’s étaient faits de formica et de chrome, mais aussi de temps partagé. Peut-être est-ce pour cela que, malgré tout, ils refusent obstinément de devenir de simples souvenirs.

© Revue Sociologie Visuelle, 2026


SOURCES

  • Smithsonian Magazine. (s. d.). The Greensboro Four and the lunch counter sit-in. https://www.smithsonianmag.com/
  • Forbes. (s. d.). The evolution of department store dining.
  • Restaurant-ing Through History. (s. d.). The rise and fall of the lunch counter.
  • Roadtrippers. (s. d.). Dining at the last Woolworth’s diner.
  • Saturday Evening Post. (s. d.). How Woolworth’s revolutionized retail.
  • SFGate. (1997, 17 juillet). The end of an era: Woolworth’s closes its doors.
  • Smoky Mountains. (s. d.). Exploring Woolworth Walk in Asheville.
  • Teachinghistory.org. (s. d.). The Jackson, Mississippi Woolworth’s sit-in.
  • Ultra Swank. (s. d.). The aesthetic of the mid-century lunch counter.
  • Wide Open Country. (2019). The last remaining five and dime stores in America.

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Si la sociologie s’est tout d’abord construite comme une discipline de mots ou de lettres, sous la forme d’argumentations écrites formulées dans une langue naturelle et plus ou moins associée à des données chiffrées à la formalisation permise par le langage mathématique. Dans un contexte où l’image est de plus en plus présente, où tous peuvent, munis d’un téléphone intelligent, produire des images, où les médias sociaux utilisent abondamment l’image, la sociologie est de plus en plus encline à mobiliser également des images, soit comme objet d’étude, soit comme outil de recherche, soit comme moyen de communication et d’échanges scientifiques autour de résultats. Des chiffres et des lettres, mais aussi des images, fixes ou animées, voilà les matériaux avec lesquels les sociologues rendent compte, aussi, du monde social . Malgré tout, existe-t-il réellement une sociologie visuelle ? 

 

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