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Travailler vite, travailler mal : le prix caché de l’urgence

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Nous avons tous fait cette expérience : la sensation que tout est devenu urgent. Au travail, bien sûr, où le mot s’est collé à tous les dossiers, mais aussi dans nos vies quotidiennes, rythmées par des échéances, des notifications et des délais toujours plus courts. À force de courir, une question finit par s’imposer : est-ce nous qui sommes mal organisés, ou est-ce quelque chose de plus profond qui est à l’œuvre ? C’est précisément cette interrogation que soulève cet article. Son diagnostic est sans appel : l’urgence n’est plus une anomalie, une situation exceptionnelle à laquelle on fait face ponctuellement. Elle est devenue le cadre ordinaire du travail. Elle ne l’interrompt plus ; elle le structure. Mieux : elle est devenue le travail lui-même.

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Autrefois, l’urgence était rare, presque héroïque. Elle appelait une mobilisation exceptionnelle, un effort collectif, un moment critique. Aujourd’hui, elle s’est normalisée. Elle est permanente. Et c’est là que cette analyse devient dérangeante : l’urgence n’est pas seulement une pression, elle fonctionne comme un véritable mode de gouvernement. Ce qui compte désormais, ce n’est plus le sens du travail, sa qualité ou sa finalité, mais la capacité à faire entrer une tâche dans un délai, souvent abstrait, fixé loin de la réalité du terrain. Le « quand » a écrasé le « quoi » et le « comment ».

La question n’est plus : est-ce bien fait ? Elle est devenue : est-ce fait à temps ? Cette logique infiltre tout : les évaluations, les projets, les indicateurs de performance, jusqu’à notre manière même de penser notre métier. Et elle produit ce que l’article nomme avec justesse un travail abîmé. Pas seulement un travail épuisant, mais un travail vidé de sa substance. Un travail où disparaissent le temps de réflexion, le jugement professionnel, l’attention au détail, la fierté du geste juste. Tout ce qui fait la richesse d’un métier est requalifié en luxe inutile, en temps perdu.

Dans ce régime, l’éthique professionnelle devient une variable d’ajustement. On ne fait plus bien ; on fait « au mieux » dans les contraintes. Et « au mieux » signifie bien souvent : au moins mal. Le plus pervers, toutefois, n’est pas là. Il réside dans la culpabilisation. Lorsque le résultat n’est pas à la hauteur, l’échec est renvoyé à l’individu : vous n’avez pas été assez efficace, vous avez mal géré vos priorités. Or, comme le montre cette situation, la cause est structurelle. C’est le système lui-même qui produit ce travail abîmé.

Certes, toute vitesse n’est pas condamnable. Le problème apparaît lorsque la cadence est imposée de l’extérieur, de manière rigide, permanente, sans possibilité d’ajustement ni de respiration. Ce modèle, longtemps associé au travail à la chaîne, a désormais contaminé tous les secteurs : la santé, l’administration, la recherche, l’enseignement. Partout, des indicateurs standardisent les rythmes, et la contrainte reste individuelle. Il n’y a plus de débat collectif sur ce qu’est un rythme de travail juste. Les ergonomes le rappellent depuis des décennies : il existe toujours un écart entre le travail prescrit et le travail réel. Le travail réel, c’est celui des imprévus, des ajustements, de l’intelligence humaine. La culture de l’urgence cherche précisément à nier cet écart, à imposer un temps comptable, homogène, aveugle à la complexité du réel. Un véritable déni de la réalité du travail.

Certains penseurs, comme André Gorz, vont plus loin encore. L’accélération n’est pas un accident ; elle est le moteur du capitalisme productiviste. L’urgence n’est pas là pour produire mieux, mais pour produire plus, plus vite, afin de maintenir les profits. Et paradoxalement, elle devient synonyme de gaspillage : gaspillage de compétences, de ressources, de temps de vie. La crise écologique elle-même apparaît alors comme la traduction matérielle de notre rapport frénétique au temps.

Notre propos a surtout consister à ouvrir une perspective essentielle en s’appuyant sur Hannah Arendt : celle du travail invisible, le labeur. Ce travail de reproduction de la vie (nourrir, soigner, nettoyer, s’occuper des autres) obéit à une autre forme d’urgence, dictée non par un manager, mais par le besoin vital. Et c’est précisément ce travail, majoritairement effectué par des femmes et des travailleurs précaires, qui reste le plus dévalorisé, malgré son caractère indispensable.

La conclusion est inconfortable, car elle nous concerne tous. Nous ne sommes pas seulement des travailleurs pressés ; nous sommes aussi des consommateurs pressants. Chaque livraison express exigée, chaque réponse immédiate attendue, chaque service disponible en permanence alimente la même machine. La frontière entre production et consommation s’efface. Nous sommes les deux faces d’une même pièce.

L’urgence, faut-il ici le rappeller, n’est donc pas un problème d’organisation personnelle que l’on résoudra avec une meilleure application de gestion du temps. Elle est le symptôme d’un rapport collectif au temps profondément déséquilibré. Ralentir n’est pas un slogan de développement personnel ; c’est un enjeu politique et social. Il s’agit, collectivement, de décider ce qui mérite réellement notre temps. De rendre, enfin, le travail et le temps à nouveau habitables.

© Revue Sociologie Visuelle, 2026


SOURCES

  • Arendt, H. (1983). Condition de l’homme moderne (G. Fradier, Trad.). Calmann-Lévy. (Œuvre originale publiée en 1958).
  • Aubert, N. (2003). Le culte de l’urgence : La société malade du temps. Flammarion.
  • Clot, Y. (2010). Le travail à cœur : Pour en finir avec les risques psychosociaux. La Découverte.
  • Dejours, C. (2013). Travail vivant : Tome 2, Travail et émancipation. Payot.
  • Dujarier, M.-A. (2015). Le management désincarné : Enquête sur les nouveaux cadres du travail. La Découverte.
  • Gorz, A. (1988). Métamorphoses du travail, quête du sens : Critique de la raison économique. Galilée.
  • Rosa, H. (2010). Accélération : Une critique sociale du temps (D. Renault, Trad.). La Découverte. (Œuvre originale publiée en 2005).

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Si la sociologie s’est tout d’abord construite comme une discipline de mots ou de lettres, sous la forme d’argumentations écrites formulées dans une langue naturelle et plus ou moins associée à des données chiffrées à la formalisation permise par le langage mathématique. Dans un contexte où l’image est de plus en plus présente, où tous peuvent, munis d’un téléphone intelligent, produire des images, où les médias sociaux utilisent abondamment l’image, la sociologie est de plus en plus encline à mobiliser également des images, soit comme objet d’étude, soit comme outil de recherche, soit comme moyen de communication et d’échanges scientifiques autour de résultats. Des chiffres et des lettres, mais aussi des images, fixes ou animées, voilà les matériaux avec lesquels les sociologues rendent compte, aussi, du monde social . Malgré tout, existe-t-il réellement une sociologie visuelle ? 

 

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