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L’Occident n’est pas mort, il n’est plus crédible

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L’Occident continue à se présenter comme une entité évidente, presque naturelle, alors qu’il n’a jamais été autre chose qu’une construction historiquement située. Il ne s’agit ni d’un continent homogène, ni d’une civilisation unifiée, encore moins d’un destin commun. L’Occident est avant tout un récit de légitimation, produit par des rapports de force, reformulé au fil des siècles, et stabilisé par des institutions qui en ont assuré la diffusion. Cette construction a toujours été rétrospective. Elle se définit moins par ce qu’elle est que par ce qu’elle exclut. À certaines époques, l’Empire ottoman pouvait être inclus ou rejeté. À d’autres, l’Europe de l’Est oscillait entre appartenance et soupçon. Aujourd’hui encore, l’Occident s’élargit ou se contracte selon des critères rarement explicités, mais toujours politiques. L’ironie est que l’Occident, cette entité profondément contingente, se présente comme intemporelle. Elle parle comme si elle avait toujours existé sous cette forme, alors même que son vocabulaire, ses frontières et ses prétentions n’ont cessé de changer.

Occident n’est pas mort, il n’est plus crédible

Les « valeurs occidentales » : entre abstraction morale et usage stratégique

Les valeurs dites occidentales occupent une place centrale dans ce récit. Elles sont invoquées comme un socle commun, supposément partagé, rarement interrogé. Démocratie, liberté, droits humains, État de droit : l’énumération est connue, presque rituelle. Elle fonctionne comme un marqueur identitaire autant que comme un instrument de distinction morale. Pourtant, ces valeurs n’ont jamais été appliquées de manière linéaire ni universelle, y compris au sein même des sociétés qui s’en réclament. Leur histoire est faite de conquêtes fragiles, de reculs, de suspensions temporaires, parfois longues. Elles n’ont rien d’un héritage stable. Elles sont le produit de conflits sociaux, de luttes internes et de compromis souvent douloureux.

Là où le discours devient problématique, c’est lorsque ces valeurs cessent d’être des idéaux régulateurs pour devenir des signifiants politiques mobilisables à la carte. Leur invocation n’est alors plus un engagement, mais une posture. Et l’ironie est que plus elles sont proclamées, moins elles sont interrogées dans leur mise en œuvre concrète.

L’universalisme occidental comme prétention normative

L’universalisme occidental repose sur une ambiguïté fondatrice. Il affirme défendre des principes valables pour tous, tout en conservant le pouvoir de définir leur contenu, leur hiérarchie et leurs conditions d’application. Cette tension n’est pas nouvelle. Elle accompagne l’histoire moderne depuis ses origines. Dans la pratique, cet universalisme s’est souvent confondu avec une extension normative de normes locales, présentées comme neutres, rationnelles, ou naturelles. Le caractère situé de ces normes a été neutralisé par le langage de la raison, du progrès ou de la civilisation.

Ce qui suscite aujourd’hui des résistances accrues, ce n’est pas l’idée d’un universel partagé, mais le fait qu’il soit énoncé sans réciprocité réelle. L’universalisme devient alors un discours asymétrique : il exige l’adhésion sans accepter la délibération. Et cette asymétrie, longtemps tolérée, est désormais largement contestée.

Le double standard comme crise de cohérence normative

Le point de rupture le plus visible réside dans l’application différenciée des normes internationales. Le droit international, censé être un cadre commun, se révèle soumis à des interprétations variables selon les contextes, les alliances et les intérêts stratégiques. Lorsque certaines violations sont dénoncées avec vigueur, accompagnées de sanctions immédiates, tandis que d’autres sont relativisées, expliquées ou simplement ignorées, le problème n’est plus seulement moral, il est structurel. Une norme qui n’est pas appliquée de manière cohérente perd sa force performative. L’ironie est que cette sélectivité est souvent justifiée au nom du réalisme. Or, en affaiblissant la normativité qu’il prétend défendre, ce réalisme contribue à délégitimer l’ordre international qu’il est censé préserver. Le droit devient alors un langage de circonstance, et non un cadre commun.

Le « Sud global » comme espace de désenchantement politique

Le Sud global est fréquemment décrit comme un bloc homogène. Il ne l’est pas. Il s’agit d’un ensemble hétérogène de trajectoires historiques, de régimes politiques et d’intérêts divergents. Ce qui les rapproche n’est pas une idéologie commune, mais une expérience partagée de déséquilibre discursif. Ces sociétés ont longtemps été l’objet de politiques, de programmes, de prescriptions élaborées ailleurs. Elles ont intégré, parfois malgré elles, le langage du développement, de la bonne gouvernance, de la transition démocratique. Aujourd’hui, ce langage est reçu avec une distance croissante. Ce n’est pas un rejet des principes, mais un rejet de la position de surplomb. L’ironie est que ce désengagement est souvent interprété comme une dérive, alors qu’il s’agit surtout d’une tentative de redéfinition de la souveraineté symbolique.

Israël, 7 octobre 2023, comme fracture du récit dominant

Le 7 octobre 2023 a constitué une rupture non seulement politique, mais discursive. Il a mis en tension des cadres interprétatifs jusque-là relativement stabilisés. Les catégories morales, juridiques et historiques ont été mobilisées de manière concurrente, parfois contradictoire. Ce qui est apparu avec netteté, c’est l’incapacité du discours occidental dominant à maintenir sa cohérence argumentative. Les principes invoqués dans certains contextes semblaient soudain perdre leur évidence dans d’autres. Les hiérarchies de souffrance sont devenues visibles, tout comme les silences. L’Occident, habitué à produire le cadre narratif, s’est retrouvé confronté à une pluralité de récits qu’il ne contrôlait plus. L’ironie est que cette perte de contrôle a souvent été interprétée comme une attaque, plutôt que comme un symptôme d’un monde discursivement multipolaire.

La perte de centralité occidentale comme épreuve symbolique

Il est courant de parler du déclin de l’Occident. Le terme est excessif. Ce qui est en jeu n’est pas une disparition, mais une reconfiguration de la centralité. L’Occident demeure un acteur majeur, mais il n’est plus le point d’articulation unique du sens, du droit et de la légitimité. Cette transformation est difficile à accepter, car elle touche moins aux capacités matérielles qu’à l’identité symbolique. Perdre le centre, c’est perdre le privilège de définir les termes du débat. C’est accepter d’être contesté, interprété, parfois contredit. L’ironie ultime tient dans le fait que cette situation rapproche l’Occident de la condition ordinaire des autres acteurs internationaux ; une expérience qu’il a longtemps analysée, rarement vécue.

Pour un universel sans propriétaire

Le monde contemporain ne rejette ni les valeurs démocratiques, ni l’idée de normes communes. Il rejette leur appropriation exclusive. Ce qu’il demande, souvent implicitement, c’est une universalité réellement dialogique, ouverte à la contestation et à la réflexivité. L’Occident peut continuer à défendre ses principes. Mais il devra accepter qu’ils ne lui appartiennent pas. Et surtout, qu’ils puissent être retournés contre lui. Ce renversement n’est pas une menace. C’est peut-être la condition minimale pour que l’universel cesse d’être un discours de pouvoir et redevienne un horizon commun.

© Revue Sociologie Visuelle, 2026


SOURCES

  • Anghie, A. (2005). Imperialism, sovereignty and the making of international law. Cambridge University Press.
  • Badie, B. (2014). Le temps des humiliés : Pathologie des relations internationales. Odile Jacob.
  • Chakrabarty, D. (2009). Provincialiser l’Europe : La pensée postcoloniale et la différence historique. Éditions Amsterdam.
  • Fassin, D. (2010). La raison humanitaire : Une histoire morale du temps présent. Gallimard/Seuil.
  • Jullien, F. (2008). De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures. Fayard.
  • Said, E. W. (2005). L’Orientalisme : L’Orient créé par l’Occident. Seuil.
  • Wallerstein, I. (2008). L’universalisme européen : De la colonisation au droit d’ingérence. Demopolis.

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Si la sociologie s’est tout d’abord construite comme une discipline de mots ou de lettres, sous la forme d’argumentations écrites formulées dans une langue naturelle et plus ou moins associée à des données chiffrées à la formalisation permise par le langage mathématique. Dans un contexte où l’image est de plus en plus présente, où tous peuvent, munis d’un téléphone intelligent, produire des images, où les médias sociaux utilisent abondamment l’image, la sociologie est de plus en plus encline à mobiliser également des images, soit comme objet d’étude, soit comme outil de recherche, soit comme moyen de communication et d’échanges scientifiques autour de résultats. Des chiffres et des lettres, mais aussi des images, fixes ou animées, voilà les matériaux avec lesquels les sociologues rendent compte, aussi, du monde social . Malgré tout, existe-t-il réellement une sociologie visuelle ? 

 

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