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IA et espérance de vie prolongée

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Le point de départ est aussi simple que radical : pour la pensée transhumaniste, la mort n’est plus une fatalité métaphysique, encore moins une question spirituelle. Elle devient un problème technique. Un défaut de conception. Un bug dans le logiciel humain. Et tout ingénieur digne de ce nom le sait : à chaque problème technique doit correspondre une solution technique. Le transhumanisme ou l’art très sérieux de considérer la mort comme un bug. Il a longtemps appartenu à la science-fiction, ce rayon confortable où l’on range les idées trop grandes, trop futuristes ou trop embarrassantes pour le présent. Le transhumanisme, pourtant, a quitté depuis longtemps les étagères de l’imaginaire. Il s’est installé dans les laboratoires, les discours technologiques, les promesses d’innovation… et, plus discrètement, dans notre manière de penser le corps, la santé et la mort elle-même.

IA espérance de vie prolongée

Car ce que propose le transhumanisme n’est pas simplement de vivre un peu plus longtemps, ni même de vivre en meilleure santé. Il ambitionne bien davantage : redéfinir ce que signifient vivre, mourir, et surtout être humain. Nous sommes face à une vision du monde complète, cohérente, et redoutablement contemporaine. C’est dans ce cadre que le vieillissement est requalifié. Non plus un processus naturel inscrit dans le cycle de la vie, mais une accumulation de dégâts biologiques, des effets secondaires du métabolisme qui, faute d’intervention, finissent par nous tuer. Si l’on peut identifier ces dégâts, les réparer, les corriger en continu, alors le vieillissement peut être ralenti, stoppé, voire inversé. La sagesse de l’acceptation cède la place à l’interventionnisme radical. La mort n’est plus une fin à contempler, mais un adversaire à combattre.

Cette guerre technologique ne se mène pas uniquement dans des laboratoires futuristes. Elle commence au niveau de l’individu, dans une désintermédiation de la médecine : le médecin n’est plus le centre du système. L’individu, armé de technologies, de capteurs et de données, devient le PDG de sa propre santé. Nutrigenomique, médecine régénérative, génomique « Do It Yourself » : le corps se transforme en projet personnel, en système optimisable, mesurable et ajustable en permanence.

Le mot-clé qui relie ces pratiques est celui de réactivité. Grâce à un flux continu d’informations biologiques, on n’attend plus que la maladie se déclare : on intervient en amont, au niveau moléculaire, avant même que le symptôme n’existe. La médecine ne répare plus après la chute : elle tente d’empêcher le faux pas avant qu’il n’ait lieu. L’ignorance, dans ce modèle, n’est plus une option. Ne pas savoir devient presque une faute.

Mais la frontière entre réparer et améliorer est mince. Et c’est précisément là que l’on bascule dans le transhumanisme au sens fort. Le corps n’est plus seulement maintenu : il est appelé à être transcendé. Les promesses sont vertigineuses, parfois formulées dans un vocabulaire qui rappelle davantage le miracle que l’ingénierie : faire marcher les paralysés, rendre la vue aux aveugles, faire repousser des membres. La technologie emprunte le langage du religieux, et le progrès prend des accents de salut.

Ray Kurzweil incarne cette vision sans détour. Pour lui, il n’existe aucune différence fondamentale entre soigner et améliorer. La maladie, le vieillissement, la mort sont des calamités techniques qui doivent être dépassées. Les accepter relèverait non pas de la sagesse, mais de la résignation, voire d’un manque d’imagination. Refuser la solution technologique serait une forme d’obscurantisme. Poussée à son terme, cette logique mène à un horizon encore plus radical : la disparition du corps biologique lui-même. Fragile, inefficace, imparfait, le « hardware humide » serait remplacé par des supports plus performants. Le corps cesse d’être un donné, il devient un projet d’ingénierie. L’aboutissement ultime de cette trajectoire porte un nom : la singularité, ce moment hypothétique où l’intelligence artificielle dépasse l’intelligence humaine et où l’homme fusionne avec la machine pour accéder à un corps version 2.0, affranchi de ses contraintes biologiques, potentiellement immortel.

Ce rêve n’est pas nouveau. Il prolonge une vieille promesse des Lumières : améliorer le corps pour améliorer l’humanité morale. Des humains augmentés seraient plus rationnels, moins soumis aux passions, plus pacifiques. Un âge d’or, enfin rationnel, enfin optimisé. Mais il faut ici rappeller que cette quête de perfection a un envers. L’optimisation ne libère pas nécessairement : elle normalise. La quantification de soi, déjà banalisée par les objets connectés, devient totale. La numérisation du corps rend celui-ci entièrement transparent, comparé en permanence à des standards statistiques de performance. Le corps idéal n’est plus une image abstraite : c’est un objectif chiffré, individualisé, et constamment rappelé.

À la clé, une pression normative inédite, et un risque majeur d’inégalités. Que devient celui qui n’a pas accès à ces technologies ? Ou celui qui, même équipé, n’atteint pas les seuils requis ? Le transhumanisme dessine en creux une nouvelle hiérarchie : celle des corps performants et des corps sous-optimaux. En filigrane, une question demeure, discrète mais obstinée. À force de vouloir tout maîtriser, que perd-on en chemin ? Comme le disait Michel Serres, dans une formule aussi simple que mélancolique, « le corps perd ». Chaque technologie qui nous augmente externalise aussi une part de notre rapport intime au monde. À vouloir nous libérer de la chair, c’est peut-être notre vulnérabilité, et avec elle une part essentielle de l’humain, que nous sacrifions.

Le transhumanisme ne dit donc pas seulement quelque chose du futur. Il agit comme un miroir grossissant de nos obsessions présentes : la performance, la maîtrise, la peur du déclin. Et c’est sans doute pour cela qu’il mérite d’être pris au sérieux. Non comme une utopie lointaine, mais comme une question politique, sociale et philosophique déjà posée à notre époque.

© Revue Sociologie Visuelle, 2026


SOURCES

  • Bostrom, N. (2005). Transhumanist values. Journal of Evolution and Technology, 14(2), 3–14.
    De Grey, A., & Rae, M. (2007). Ending aging: The rejuvenation breakthroughs that could reverse human aging in our lifetime. St. Martin’s Press.
    Ferry, L. (2016). La révolution transhumaniste : Comment la technomédecine va bouleverser nos vies. Plon.
    Kurzweil, R. (2007). Humanité 2.0 : La bible du changement. M21 Éditions. (Original work published 2005: The Singularity is Near).
    Lafontaine, C. (2004). L’empire de la cybernétique : Des machines à penser à la pensée machine. Seuil.
    Le Breton, D. (1999). L’adieu au corps. Métailié.
    Lupton, D. (2016). The quantified self. Polity Press.
    Serres, M. (2001). Hominescence. Le Pommier.

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Si la sociologie s’est tout d’abord construite comme une discipline de mots ou de lettres, sous la forme d’argumentations écrites formulées dans une langue naturelle et plus ou moins associée à des données chiffrées à la formalisation permise par le langage mathématique. Dans un contexte où l’image est de plus en plus présente, où tous peuvent, munis d’un téléphone intelligent, produire des images, où les médias sociaux utilisent abondamment l’image, la sociologie est de plus en plus encline à mobiliser également des images, soit comme objet d’étude, soit comme outil de recherche, soit comme moyen de communication et d’échanges scientifiques autour de résultats. Des chiffres et des lettres, mais aussi des images, fixes ou animées, voilà les matériaux avec lesquels les sociologues rendent compte, aussi, du monde social . Malgré tout, existe-t-il réellement une sociologie visuelle ? 

 

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