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Le journal papier est mort :
reste à savoir ce que nous lisons à sa place

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Il fut un temps, pas si lointain, mais déjà rangé dans le musée mental des pratiques obsolètes, où le monde arrivait plié en quatre, parfois en huit, avec des traces d’encre sur les doigts pour en attester. Le journal, né au XIXᵉ siècle, n’était pas un simple support d’information : il constituait une véritable architecture cognitive. Une façade quotidienne derrière laquelle le réel consentait à se laisser approcher, à condition d’en accepter les couloirs, les escaliers, les hiérarchies. On entrait dans l’actualité comme dans un immeuble bourgeois : par la une, puis les étages, puis les annexes, rarement par effraction.

Le journal papier est mort : reste à savoir ce que nous lisons à sa place

Pendant plus d’un siècle et demi, la presse écrite a occupé une position hégémonique dans l’écosystème informationnel. Même lorsque la radio, puis la télévision, se sont invitées dans les salons, le journal est resté ce point fixe autour duquel gravitait le reste. Il offrait non pas la nouveauté, mais la stabilité du sens. On y revenait pour comprendre ce que l’on avait déjà entendu ailleurs, comme on consulte un plan après avoir traversé la ville. Il n’allait pas plus vite que le monde, ce qui lui aurait été reproché aujourd’hui, mais il avançait avec lui, à pas comptés. Cette centralité conférait au journal une autorité presque invisible. Non parce qu’il disait toujours vrai — l’histoire, là encore, se charge de nous détromper — mais parce qu’il donnait l’impression réconfortante d’un monde lisible. Une illusion collective, patiemment construite, socialement partagée, et suffisamment efficace pour que l’on confonde longtemps lisibilité et vérité.

Une culture du geste, du temps et de la périodicité

Lire le journal était un acte éminemment physique. Il fallait le tenir, le déplier, parfois le retourner avec maladresse, parfois le replier avec un soin presque cérémoniel. Ce geste, répété quotidiennement, instituait un rapport au monde qui relevait moins de la consommation que de la pratique rituelle. Le journal n’était pas consulté : il était fréquenté. Le journal imposait un tempo. Le réel n’était pas disponible à toute heure, sous toutes ses formes. Il arrivait à heure fixe, selon un calendrier connu. Cette lenteur — aujourd’hui perçue comme une forme de cruauté — produisait un effet devenu presque subversif : elle hiérarchisait. Tout n’était pas urgent. Tout ne méritait pas la même attention. Le monde savait attendre, et le lecteur apprenait, malgré lui, à faire de même. La périodicité offrait une respiration collective. Elle autorisait l’oubli autant que la mémoire, la répétition autant que la nouveauté. En disparaissant, ce n’est pas seulement un support qui s’efface, mais une pédagogie du temps. Le flux numérique, lui, ne respire pas. Il exige. Et il s’étonne ensuite que nous soyons essoufflés.

Le journal comme dispositif de mise en récit du monde

Le journal n’a jamais été un simple miroir. Il a toujours été un narrateur, parfois fiable, parfois contestable, mais jamais neutre. Il sélectionnait, ordonnait, racontait. Il transformait le chaos des événements en une suite intelligible, donnant au lecteur l’illusion, indispensable, que le monde pouvait être compris. C’est au XIXᵉ siècle que cette ambition narrative s’affirme pleinement. Le monde devient racontable. Le fait brut, isolé, cède la place au récit contextualisé. Le journal invente alors ses propres genres : reportage, chronique, éditorial. Autant de manières de dire non seulement ce qui s’est passé, mais surtout ce que cela veut dire. Une entreprise audacieuse, et déjà soupçonnée. Cette mise en récit avait un coût : elle impliquait un point de vue, donc une responsabilité. Mais elle avait aussi une vertu devenue rare : elle reconnaissait que le réel ne se donne jamais immédiatement. Qu’il doit être interprété, discuté, parfois corrigé. À l’ère du flux, cette médiation est souvent perçue comme suspecte. Comme si raconter était déjà manipuler, et ne pas raconter, une preuve de neutralité.

Il est amusant, et révélateur, de constater que le journal fut une machine d’enregistrement avant même que l’enregistrement technique ne devienne banal. En fixant les paroles, en retranscrivant les discours, il offrait une durée à l’éphémère. Le monde passait, le journal retenait. L’invention de l’interview en est l’exemple le plus parlant. Capturer la parole vive, la transcrire, la publier : le journal se faisait oreille avant d’être écran. Il transformait les voix en texte, et le texte en archive. Une opération lente, imparfaite, mais profondément structurante. On pourrait même avancer, sans forcer l’ironie, que la modernité médiatique a préparé le terrain aux technologies d’enregistrement. Avant Edison, le journal avait déjà compris une chose essentielle : le monde ne se contente pas d’être vu. Il doit être entendu, puis relu.

Disparaître, ce n’est pas mourir : transformer le rapport au réel

La disparition du journal ne se manifeste pas comme une catastrophe spectaculaire, avec déflagration et public en émoi. Elle est plus subtile, presque imperceptible : une érosion silencieuse, comparable à l’usure du marbre ou à la patine du temps sur un vieux mobilier. Ce qui se délite, ce ne sont pas seulement des supports matériels, mais des évidences construites sur des siècles de pratique : la durée, ce rythme qui permettait de comprendre le temps de l’actualité ; la hiérarchie, qui distinguait l’essentiel de l’accessoire ; la continuité, qui offrait au lecteur un fil conducteur à travers le chaos des événements.

Nous ne perdons pas le réel. Il continue d’exister, omniprésent et immédiat. Mais nous perdons une manière d’habiter le réel, une manière de l’accueillir avec patience, de le structurer dans nos esprits. Le flux, aujourd’hui, nous expose à tout, tout le temps, sans seuil ni cadence. Le monde ne se présente plus comme une série d’entrées lisibles et ordonnées ; il ne nous arrive plus, il s’impose. Il impose sa densité, sa simultanéité, sa multiplicité. L’émotion remplace la compréhension, l’intensité supplante la cohérence, et nous nous étonnons ensuite de ne plus très bien savoir ce que nous savons.

Dans ce régime, l’information cesse d’être une ressource à organiser et devient une force à encaisser. La lecture n’est plus un rituel, mais une expérience de résistance. Chaque fragment du flux se présente comme un événement complet, immédiat, incontournable, et il n’existe plus de cadre garantissant qu’il s’inscrive dans une trame plus large. La hiérarchie, jadis implicite et rassurante, est remplacée par une succession chaotique où le visible est plus décisif que le vrai.

Il serait pourtant naïf, et historiquement myope, de ne parler que de perte. L’histoire des médias n’est faite que de déplacements. Chaque innovation, de l’imprimerie à la radio, de la télévision au numérique, a déplacé notre rapport au réel. Mais ces déplacements étaient souvent graduels, ponctués d’entrées en vigueur et de stabilisations. Aujourd’hui, le mouvement est accéléré, quasi perpétuel, et chaque mutation modifie en profondeur notre manière de sentir, de penser, et surtout de croire que nous comprenons ce qui nous arrive. En d’autres termes, ce n’est pas le réel qui disparaît avec le journal. Ce qui disparaît, c’est un mode d’expérience du réel, une structure cognitive et culturelle qui organisait la réception de l’information, la transformation de l’événement en connaissance, et la construction de repères durables dans un monde mouvant. Dire adieu au journal, c’est donc affronter un vide formel : apprendre à coexister avec l’instantanéité, l’éparpillement et l’hybridation de nos flux médiatiques, tout en tentant de maintenir une forme de cohérence intérieure, un exercice de survie intellectuelle et émotionnelle, plus qu’une simple adaptation technologique.

Le journal n’est pas mort ; il a simplement cessé de nous offrir un point fixe, une stabilité qui nous permettait de nous tenir dans le monde. Et dans cette disparition silencieuse, nous découvrons, paradoxalement, que disparaître n’est pas mourir : c’est apprendre à habiter autrement le réel, avec vigilance, avec scepticisme, et, si possible, avec un peu d’humour.

Accumulation, dispersion et vertige de l’hybridation

Là où le journal proposait une fenêtre relativement stable sur le monde, nous évoluons désormais dans un environnement saturé d’écrans. Non pas un écran, mais plusieurs. Simultanés, portables, superposés, concurrents. Le réel ne nous est plus présenté depuis un point de vue identifiable ; il surgit de partout, à tout moment, sous des formes multiples. L’information, autrefois rare et donc précieuse, est devenue envahissante. Le problème n’est plus d’y accéder, mais de savoir quoi ignorer — compétence cognitive devenue, presque malgré nous, héroïque. Cette accumulation produit une frénésie paradoxale. Plus l’information est disponible, plus elle semble nous échapper. On consulte sans cesse, on partage avec empressement, puis l’on oublie aussitôt. L’acte de transmission se substitue à celui de compréhension. Partager devient une manière de se débarrasser de ce que l’on n’a pas eu le temps de penser. Le monde circule, mais il ne s’installe plus.

Dans ce régime de surabondance, les formats se mêlent et se confondent. Texte, image, son, données chiffrées, visualisations interactives, intelligence artificielle : tout cohabite dans une hybridation permanente. Chaque information est potentiellement tout à la fois, sans que l’on sache très bien ce qu’elle est censée être. Un fait peut devenir une image, une image un commentaire, un commentaire une donnée exploitable. Tout s’essaie, tout se teste, mais rien ne s’impose durablement comme forme stabilisée.

Le monde médiatique se transforme ainsi en un laboratoire permanent, mais sans protocole explicite. Les expérimentations s’enchaînent, non par projet réfléchi, mais par adaptation constante. Les règles changent plus vite que les usages, et les usages plus vite que la compréhension que nous en avons. Nous bricolons, effectivement, comme au XIXᵉ siècle, à l’époque des premières révolutions médiatiques. Mais à la différence de nos prédécesseurs, nous avons perdu l’illusion tranquille du progrès linéaire. Nous expérimentons sans la certitude que ce qui vient sera nécessairement meilleur.

L’hybridation fascine autant qu’elle inquiète, précisément parce qu’elle ne promet aucune stabilité symbolique. Elle empêche la fixation des repères, la reconnaissance des genres, la construction de routines interprétatives. Chaque nouvel outil promet de résoudre les problèmes du précédent, tout en en créant de nouveaux, plus complexes, plus diffus. La nouveauté devient une obligation plus qu’une promesse. Cette exigence d’adaptation permanente n’est pas neutre. Elle mobilise l’attention, fragilise la mémoire, érode la capacité de recul. À long terme, elle épuise plus sûrement que l’ignorance, car elle donne l’illusion de la maîtrise tout en la retirant sans cesse. Dans cet univers hybride, le danger n’est pas de ne rien savoir, mais de ne jamais savoir où se tenir.

Quand l’information rencontre la communication

Le journal, dans sa forme classique, opérait une séparation relativement claire entre deux registres que l’on confond aujourd’hui sans même s’en étonner : informer et s’exprimer. Informer relevait d’un travail de médiation, de vérification, de hiérarchisation. S’exprimer appartenait à un autre espace, celui de l’opinion, de la tribune, du courrier des lecteurs. Cette distinction n’était ni parfaite ni toujours respectée, mais elle constituait un principe organisateur. Elle permettait au lecteur de savoir, à peu près, ce qu’il lisait et dans quel régime de vérité il devait l’interpréter.

Cette frontière s’est progressivement dissoute. L’information circule désormais dans les mêmes canaux que l’émotion, la prise de position instantanée, la mise en scène de soi. Le message informatif ne se distingue plus formellement du commentaire, et le commentaire ne se distingue plus de l’affect. Le résultat n’est pas une cacophonie permanente, ce serait trop simple, mais une hybridation continue des registres, où tout semble équivalent, tout en n’ayant pas le même poids.

Les réseaux sociaux n’ont pas détruit le journalisme : ils l’ont déplacé dans un écosystème qu’il ne maîtrise plus. Le journaliste n’est plus au centre du dispositif, mais l’un des acteurs parmi d’autres d’un espace saturé de voix. L’autorité, autrefois héritée d’une institution, d’un titre ou d’une réputation construite dans le temps, devient relationnelle et instable. Elle se négocie à chaque publication, à chaque interaction, à chaque réaction visible. Dans ce nouvel ordre symbolique, la visibilité devient un enjeu aussi décisif que la véracité. Ce qui n’apparaît pas n’existe pas, et ce qui existe trop tard n’existe plus. Être vu précède souvent le fait d’être cru. La temporalité de l’information se rapproche dangereusement de celle de la communication publicitaire : capter l’attention, susciter une réaction, provoquer un partage. Le contenu importe moins que sa capacité à circuler.

Cette collision entre information et communication ne produit pas seulement de la confusion cognitive. Elle transforme en profondeur les valeurs mêmes du débat public. La durée, autrefois centrale — celle de l’enquête, de la contradiction, de la rectification — cède la place à la circulation rapide. Ce qui compte n’est plus ce qui résiste au temps, mais ce qui se propage. Le succès d’un message se mesure à son intensité momentanée, non à sa solidité. Nous entrons ainsi dans un régime où la parole publique est jugée moins sur ce qu’elle établit que sur ce qu’elle déclenche. L’information devient événement, la communication devient critère de pertinence, et le débat se transforme en succession de vagues émotionnelles. Ce qui disparaît aussitôt n’en est pas moins décisif, car il aura circulé. Et dans cette économie de l’éphémère, la question n’est plus seulement de savoir ce qui est vrai, mais ce qui est visible au bon moment.

C’est là, sans doute, l’un des déplacements les plus profonds de notre modernité médiatique : nous ne discutons plus tant du contenu des informations que des conditions de leur apparition. Et ce déplacement, discret mais structurant, redéfinit silencieusement ce que nous appelons encore, par habitude, l’espace public.

Le médium n’est jamais innocent

Dire que le médium transforme le message n’est plus aujourd’hui une audace théorique, encore moins un slogan de colloque. C’est une évidence vécue, presque banale, tant elle s’impose dans nos usages quotidiens. McLuhan l’avait pourtant formulée à une époque où l’on croyait encore que la technique n’était qu’un canal neutre : « Le medium est le message ». Autrement dit, ce qui compte n’est pas seulement ce que l’on dit, mais la forme sensorielle, temporelle et cognitive dans laquelle cela se dit.

Le flux numérique, par sa structure même, favorise la répétition, l’imitation, la viralité. Il récompense ce qui circule vite, non ce qui s’approfondit lentement. McLuhan parlait de médias « chauds » et « froids » ; le numérique contemporain, saturé d’images, de sons et de notifications, est paradoxalement un média d’hyper-excitation et de faible rétention. Il mobilise tout, sauf la durée. La vitesse y devient une valeur morale implicite, tandis que la profondeur passe pour une affectation inutile.

Le journal, à l’inverse, racontait le monde par séquences. Il découpait le réel en unités lisibles, hiérarchisées, assumant pleinement son rôle de prothèse cognitive, pour reprendre le vocabulaire mcluhanien. Il prolongeait l’œil, certes, mais aussi la mémoire. Le numérique, lui, fragmente. Il juxtapose. Il agrège. La narration cède la place à l’addition de fragments hétérogènes, alignés dans un présent perpétuel. Le monde n’est plus raconté, il est actualisé en continu, ce qui n’est pas exactement la même chose.

Chez McLuhan, chaque médium réorganise les sens et, ce faisant, modifie la structure même de la pensée. Le passage du journal au flux n’est donc pas un simple changement de support, mais une mutation anthropologique discrète. Là où le journal invitait à la lecture linéaire, au retour en arrière, à la comparaison, le flux impose la succession, l’oubli rapide, la distraction permanente. Le sens, dans ce régime, ne précède plus l’information : il est censé émerger après coup, lorsqu’il émerge.

Nous vivons ainsi dans ce que McLuhan appelait déjà, avec une inquiétante clairvoyance, un village global. Un monde où tout est immédiatement accessible, mais rarement intelligible. Un univers saturé d’informations, de signaux, de données, mais étonnamment pauvre en récits stabilisateurs. Nous savons beaucoup de choses, en effet. Nous savons ce qui se passe, ce qui circule, ce qui choque. Mais nous savons de moins en moins pourquoi cela compte, ni comment ces fragments pourraient former autre chose qu’un bruit de fond permanent.

Le médium n’est donc jamais innocent, non parce qu’il ment, mais parce qu’il structure silencieusement notre rapport au réel. Et c’est peut-être là la leçon la plus dérangeante de McLuhan : nous continuons à discuter des contenus, pendant que la forme, elle, décide déjà de ce que nous sommes capables de comprendre.

La fin d’une figure du journaliste et l’énigme de la vérité publique

Le journaliste tel que nous l’avons connu — figure centrale, médiateur reconnu, gardien implicite de ce que l’on appelait encore, sans trop sourciller, la vérité publique — appartient à une configuration historique bien circonscrite. Il ne s’agit ni d’un archétype intemporel ni d’une fonction naturelle. Il s’est construit progressivement, au croisement de la presse écrite, de l’État-nation, de l’alphabétisation de masse et d’un certain consensus social sur ce que signifiait informer. Comme toute construction historique, il a donc une date de naissance. Et, par une symétrie que l’on feint souvent d’ignorer, il peut avoir une date de dissolution.

Cette figure du journaliste reposait sur une série de présupposés aujourd’hui fragilisés : l’existence d’un public relativement homogène, la rareté des canaux d’expression, la confiance accordée aux institutions médiatiques, et surtout l’idée que le réel pouvait être médiatisé sans être immédiatement contesté. Le journaliste n’était pas infaillible, mais il était reconnu comme légitime. Sa parole ne mettait pas fin au débat, elle l’ouvrait. Cette position intermédiaire — ni simple témoin, ni acteur politique — lui conférait une autorité silencieuse, rarement interrogée, souvent respectée.

Dire que cette figure s’efface ne revient pourtant pas à annoncer la fin du journalisme. Il s’agit plutôt de constater la fin d’une évidence culturelle : le journalisme ne disparaît pas ; il perd son statut de point fixe. La vérité publique, quant à elle, ne s’évanouit pas dans l’air du temps, mais elle cesse d’aller de soi. Elle n’est plus un horizon partagé, mais un objet de dispute permanent. Elle devient un enjeu, un champ de bataille symbolique où s’affrontent récits concurrents, affects collectifs et intérêts divergents. Dans cet espace fragmenté, la vérité ne se présente plus comme un résultat, mais comme un processus instable. Elle se négocie, se vérifie, se conteste, parfois se reconstruit sous nos yeux. Ce déplacement est profondément déstabilisant, car il exige du public ce qu’il n’a jamais vraiment eu à fournir : une vigilance constante, une compétence critique, une capacité à accepter l’incertitude. La vérité publique n’est plus garantie par une instance identifiable ; elle devient une responsabilité diffuse, collective, et donc imparfaite.

C’est peut-être là, paradoxalement, que réside une opportunité. Non pas celle de restaurer une autorité perdue, entreprise à l’avance vouée à l’échec, mais celle d’inventer de nouvelles formes de médiation, de nouvelles éthiques de l’information, de nouvelles manières de faire confiance sans naïveté. À condition, toutefois, d’accepter une idée inconfortable : on ne reconstruira pas ce qui fut. On ne reviendra ni au journal-institution, ni au journaliste-figure tutélaire. Il faudra inventer ce qui n’existe pas encore. Et apprendre, chemin faisant, que la vérité publique n’est pas un héritage à conserver, mais une pratique à réinventer. Dans un monde où l’information circule sans centre, la question n’est plus seulement qui parle, mais comment, pour qui, et avec quelles responsabilités. Ce qui, en soi, est déjà une autre définition du journalisme.

Apprendre à dire adieu sans nostalgie

Dire adieu au journal ne revient pas à tourner le dos au passé, encore moins à l’effacer. Il s’agit plutôt de reconnaître une évidence rarement formulée : toute forme médiatique est mortelle. Le journal n’échappe pas à cette règle, pas plus que le manuscrit avant lui ou le livre sacralisé à certaines époques. Il a émergé, prospéré, structuré un rapport au monde, puis commencé à s’effacer. Non par échec, mais par accomplissement. Une forme disparaît rarement parce qu’elle a mal fonctionné ; elle disparaît parce que les conditions qui l’ont rendue nécessaire se sont transformées.

Le journal a façonné notre regard de manière profonde et durable. Il nous a appris à lire le monde avant même de nous apprendre à le comprendre. Il a instauré des hiérarchies, des seuils, des rythmes. Il a donné une forme au réel, et cette forme, pendant longtemps, nous a semblé naturelle. Nous avons confondu la structure avec l’évidence, l’organisation avec la réalité elle-même. Le journal ne se contentait pas de transmettre l’information : il enseignait une manière de la recevoir.

Apprendre à lui dire adieu sans nostalgie exige donc un effort intellectuel particulier. La nostalgie, après tout, est une forme de paresse raffinée : elle transforme ce qui fut en refuge symbolique. Or il ne s’agit pas de regretter un âge d’or — qui n’a jamais existé tel quel — mais de comprendre ce que nous perdons réellement. Et ce que nous perdons n’est pas le papier, ni même le journalisme, mais une forme de médiation stabilisée entre le monde et nous. Il nous revient désormais d’apprendre autre chose. Non plus comment recevoir le réel, car il nous parvient désormais sans cesse, sans filtre apparent, sans délai. Mais comment ne pas nous y dissoudre. Comment résister à l’immersion permanente, à l’exigence d’attention continue, à la confusion entre présence et compréhension. Le défi contemporain n’est pas l’accès à l’information, mais la capacité à maintenir une distance suffisante pour que le sens puisse émerger.

Ce qui vient après le journal n’est pas encore clair. Nous avançons dans un paysage médiatique dont les formes sont instables, expérimentales, souvent contradictoires. Rien ne s’impose durablement, et c’est précisément cette absence de forme qui inquiète. Car une société ne redoute pas tant la perte de ses objets que la perte de ses cadres symboliques. Le journal était un cadre. Sa disparition laisse un vide formel que ni la technologie, ni la vitesse, ni l’abondance ne parviennent à combler.

C’est peut-être là, au fond, que réside l’inquiétude la plus profonde. Non dans la disparition du papier, mais dans l’incertitude qui entoure ce qui pourrait lui succéder. Nous savons ce que nous quittons. Nous ignorons encore ce que nous habitons. Apprendre à dire adieu sans nostalgie, c’est accepter cette zone d’indétermination — et reconnaître que l’avenir de l’information dépend moins des supports que de notre capacité collective à redonner forme au monde sans prétendre le figer.

© Revue Sociologie Visuelle, 2026 / Pierre Fraser (PhD, linguiste et sociologue), 2026


SOURCES

  • Journalism, Media, and Technology Trends and Predictions 2025 :: Reuters
  • Le journalisme de qualité a-t-il un avenir au Canada ? :: Forum des politiques publiques du Canada
  • Modeling Behavioral Patterns in News Recommendations Using Fuzzy Neural Networks
  • Synthèse des données 2025 :: Centre d’étude sur les médias

TRADUIRE LE RÉEL EN IMAGES

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Si la sociologie s’est tout d’abord construite comme une discipline de mots ou de lettres, sous la forme d’argumentations écrites formulées dans une langue naturelle et plus ou moins associée à des données chiffrées à la formalisation permise par le langage mathématique. Dans un contexte où l’image est de plus en plus présente, où tous peuvent, munis d’un téléphone intelligent, produire des images, où les médias sociaux utilisent abondamment l’image, la sociologie est de plus en plus encline à mobiliser également des images, soit comme objet d’étude, soit comme outil de recherche, soit comme moyen de communication et d’échanges scientifiques autour de résultats. Des chiffres et des lettres, mais aussi des images, fixes ou animées, voilà les matériaux avec lesquels les sociologues rendent compte, aussi, du monde social . Malgré tout, existe-t-il réellement une sociologie visuelle ? 

 

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