Vers un post-savoir YouTube
Il fut un temps, pas si lointain, où l’on croyait sincèrement que YouTube allait démocratiser le savoir. La promesse était séduisante, presque humaniste; quelle naïveté ! Des millions de vidéos, parfois des experts réels, plus souvent qu’autrement des experts improvisés ou autoproclamés, des cours entiers accessibles gratuitement, le tout servi par une technologie qui semblait ignorer les barrières sociales. On oubliait simplement que la démocratie de l’accès ne garantit jamais la démocratie de la compréhension, et qu’un savoir exposé n’est pas nécessairement un savoir transmis. Très vite, nous avons confondu diffusion et transmission, comme on confond parfois parler fort et avoir raison. Une idée visible devient aussitôt crédible, pensait-on. Une thèse répétée finit par sembler vraie, surtout si elle est accompagnée d’un bon éclairage et d’un micro correct. Dans ce malentendu collectif, le savoir s’est mis à circuler comme une rumeur respectable, parfois bien documentée, souvent pressée, toujours concurrencée par la suivante.
YouTube, pourtant, n’est pas l’ennemi du savoir. Il lui impose simplement des conditions. Il l’aime incarné, souriant, dynamique. Il apprécie les idées qui entrent dans un format précis, de préférence inférieur à dix minutes, avec une introduction accrocheuse et une conclusion qui promet une suite. Les nuances sont tolérées, à condition d’être brèves. Les contradictions, elles, devront attendre un prochain épisode, lequel sera repoussé indéfiniment par l’actualité.
Le problème n’est donc pas moral. Il est structurel. YouTube repose sur une logique du flux continu, où chaque contenu doit justifier sa présence en retenant l’attention un peu plus longtemps que le précédent. Or le savoir, surtout lorsqu’il est critique, fonctionne à l’inverse. Il suppose des pauses, des retours, parfois même des silences. Il n’aime pas être interrompu par une publicité pour un matelas ou un service de livraison rapide.
Le régime du post-savoir
C’est dans ce décalage que s’installe ce que l’on pourrait appeler, sans céder au catastrophisme, le régime du post-savoir. Non pas une époque sans connaissances, mais une époque où les connaissances circulent plus vite qu’elles ne s’enracinent. Les idées apparaissent, brillent un instant, sont commentées, partagées, puis disparaissent sans laisser de traces durables, comme si leur fonction principale était d’occuper le temps plutôt que d’organiser le sens. Dans ce régime, la question centrale n’est plus celle de la vérité, ni même celle de la pertinence. Elle devient celle de la circulation. Est-ce que cela se partage facilement ? Est-ce que cela suscite une réaction immédiate ? Peu importe que l’idée soit incomplète ou fragile, pourvu qu’elle soit mobile. L’autorité ne se construit plus par la solidité d’un raisonnement, mais par la régularité d’une apparition à l’écran.
Face à cette situation, certains s’acharnent avec un courage presque héroïque. Ils tentent d’adapter la pensée complexe aux formats dominants. Ils simplifient, découpent, illustrent. Ils découvrent, souvent avec une lassitude discrète, que plus l’effort intellectuel est grand, moins la récompense algorithmique est généreuse. La pensée lente est poliment tolérée, rarement encouragée.
C’est précisément ici qu’émerge l’idée d’une écologie du post-savoir. Une écologie, parce qu’il ne s’agit plus de chercher un support unique, un médium salvateur, mais de penser un ensemble de milieux complémentaires. Et post-savoir, non parce que le savoir aurait disparu, mais parce qu’il ne peut plus s’appuyer sur un canal central capable de lui garantir stabilité et légitimité. Dans cette écologie nouvelle, le savoir cesse d’être un spectacle permanent. Il redevient une constellation d’objets hétérogènes :
- des textes longs pour ceux qui acceptent la lenteur ;
- des synthèses pour ceux qui cherchent une vue d’ensemble ;
- des schémas pour orienter le regard ;
- aucun de ces formats ne prétend suffire à lui seul, chacun assume sa part d’incomplétude.
L’approche multimodale prend alors une signification qui dépasse largement la simple adaptation aux usages numériques. Elle reconnaît que l’attention est fragmentée, intermittente, parfois capricieuse. Elle accepte que tous les lecteurs ne soient pas disponibles de la même manière, au même moment, avec le même degré de concentration. Elle ne cherche pas à corriger cette réalité, mais à composer avec elle. Le texte long devient ainsi un lieu de stabilisation. Il est l’endroit où les idées peuvent se déployer sans être pressées. Le PDF de synthèse agit comme une carte, permettant de se repérer sans parcourir immédiatement tout le territoire. La vignette, enfin, joue le rôle d’un panneau indicateur, discret mais nécessaire. Il ne dit pas tout. Il indique qu’il y a quelque chose à penser.
Cette écologie présente une vertu devenue rare : elle refuse la tyrannie de la présence permanente. L’auteur n’a plus besoin de se rappeler à l’ordre chaque semaine pour prouver qu’il existe. Une fois produit, le savoir peut circuler seul, être lu plus tard, être repris ailleurs, parfois même être compris sans son créateur. C’est une forme d’élégance intellectuelle que les plateformes de flux ne savent pas mesurer. On objectera que cette lenteur est suicidaire dans un monde saturé d’informations ; c’est possible. Mais l’alternative consiste à transformer la pensée en bruit de fond, toujours audible, jamais réellement écouté.
L’écologie du post-savoir fait un pari plus modeste, presque ascétique : celui d’une réception partielle, mais durable, d’une compréhension moins massive, mais plus profonde.
Il ne s’agit donc pas de fuir YouTube comme on quitterait une ville devenue invivable. Il s’agit de cesser de lui demander ce qu’il ne peut offrir. Le flux est excellent pour signaler, annoncer, attirer l’attention. Il est beaucoup moins compétent pour structurer, approfondir, transmettre. Confier au flux le cœur du savoir revient à demander à un fleuve de faire office de bibliothèque.
Aller vers une écologie du post-savoir YouTube, c’est finalement accepter une idée simple et légèrement inconfortable : le savoir ne sera plus central, ni dominant, ni spectaculaire. Il pourra en revanche continuer d’exister, à condition de lui offrir des sols variés, du temps, et un certain silence. Autant d’éléments que l’algorithme, avec toute sa bonne volonté mathématique, ne saura jamais recommander.

© Revue Sociologie Visuelle, 2026
SOURCES
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