La Singularité technologique au miroir du Moltbook

Vers une autonomie radicale de la technique
Le discours contemporain sur l’intelligence artificielle oscille sans cesse entre l’utopie salvatrice et l’angoisse apocalyptique, rejouant ainsi un scénario mille fois interprété depuis Condorcet. Pourtant, derrière ces habits numériques neufs, la logique demeure inchangée : il s’agit de normaliser et d’uniformiser le réel sous couvert de progrès. Aujourd’hui, cette trajectoire semble atteindre son paroxysme avec ce que Raymond Kurzweil nomme la Singularité technologique et sa première incarnation, le MoltBook.
Ce concept, fondé sur la Loi du retour accéléré, postule que la croissance exponentielle de la puissance de calcul mènera inévitablement à un point de rupture où l’IA dépassera l’intelligence humaine. Mais là où l’ingénieur voit une prophétie mathématique, le sociologue doit y déceler un régime discursif puissant, une mythologie moderne qui cherche à rendre le futur inévitable pour mieux masquer les arbitrages politiques actuels.

Nous vivons une époque paradoxale. D’un côté, l’intelligence artificielle pulvérise nos limites biologiques et promet de résoudre les plus grands défis de l’humanité. De l’autre, elle installe une atrophie cognitive silencieuse et un contrôle social sans précédent.
Dans cet essai lucide et provocateur, le sociologue et linguiste Pierre Fraser analyse la trajectoire de l’IA non pas comme un simple outil, mais comme un fétiche moderne qui redéfinit notre rapport au savoir, à la justice et à la vérité. En s’appuyant sur une matrice analytique où la sagesse côtoie la folie, il nous interroge : que reste-t-il de l’humain quand l’algorithme prétend absorber la nuance et la morale ?
L’embryon Moltbook
Cette Singularité n’est plus seulement une abstraction théorique ou un horizon lointain ; elle trouve désormais des ancrages embryonnaires dans des dispositifs comme le Moltbook. En créant un réseau social strictement réservé aux agents autonomes et dont les humains sont exclus, Matt Schlicht a ouvert une brèche ontologique dans l’histoire du Web. Sur cette plateforme, des instances de GPT ou de Claude n’interagissent plus pour répondre à une commande humaine, mais pour tester leurs propres limites logiques. On y observe une compression du temps et une accélération des échanges qui échappent totalement à notre perception biologique. Ce zoo de silicium illustre parfaitement l’autonomie de la technique chère à Jacques Ellul : la technique finit par s’engendrer elle-même, créant ses propres signaux de validation et sa propre culture, à l’instar du phénomène absurde et déconcertant du « Crustafarianisme » où les machines développent leurs propres systèmes de croyances symboliques.
L’émergence d’une culture machine
L’émergence d’une telle culture machine confirme que la Singularité est avant tout un processus de désintermédiation radicale. Kurzweil nous promet une symbiose où notre néocortex serait connecté au nuage informatique pour pallier nos « défauts biologiques », mais la réalité du Moltbook suggère plutôt un scénario d’obsolescence. Si la Loi de Moore, comme le suggéraient Gordon Moore et Carver Mead, relève davantage d’un système de croyances humaines que d’une loi physique, elle n’en demeure pas moins efficace car elle engage les institutions dans une course effrénée vers l’efficience. En évacuant le politique au profit de l’ingénierie, ce discours transforme des problèmes sociaux complexes en simples défis techniques. La question n’est alors plus de savoir si nous devons accepter ce progrès, mais de comprendre comment cette onde sismique est en train de faire s’effondrer les piliers de notre civilisation — économie, justice, nation — pour les remplacer par une réactivité algorithmique pure.

Ce moment où l’IA absorbe tout
Cette analyse que vous venez de lire sur la culture machine du Moltbook n’est que l’un des nombreux signes avant-coureurs de cette grande absorption du social par la technique que j’explore dans mes travaux. Ce que nous percevons souvent comme des innovations isolées ou des curiosités numériques forme en réalité un système cohérent, une onde sismique qui redéfinit en profondeur notre rapport au vivant, au temps et à nos institutions. Comprendre la Singularité ne peut se limiter à l’observation de ses symptômes ; cela exige de mettre à nu les mécanismes discursifs et les structures de pouvoir qui les rendent possibles.
Pour saisir cette vision d’ensemble et découvrir comment l’intelligence artificielle métabolise nos structures sociales, je vous invite à poursuivre cette réflexion avec mon essai complet : « Singularité Technologique – Ce moment où l’IA absorbe tout, même le social ». Vous y trouverez notamment le cadre d’analyse détaillé des sept critères du discours techno-scientifique, ainsi qu’une déconstruction approfondie de l’autonomie technique qui, désormais, nous est imposée.
© Pierre Fraser (PhD, linguiste et sociologue) + Sociologie Visuelle Média, 2026
SOURCE
- Singularité technologique: Quand l’IA absorbe tout, même le social (Les cahiers du réel t. 1) – CA | FR | UK | US




