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Contrats informatiques : le trou noir des finances publiques

Source 

Vidéo

Question
Comment expliquer que l’appareil d’État, censé être le garant de la rationalité bureaucratique, s’abîme systématiquement dans le néant budgétaire dès qu’il touche à un clavier ?

Hypothèse
Le trou noir des contrats informatiques n’est pas un accident de parcours, mais le résultat organique d’une incurie systémique où l’incompétence technique des fonctionnaires rencontre la voracité prédatrice des firmes de services numériques.

Le moteur de l’effondrement financier des contrats informatiques gouvernementaux

Le premier moteur de cet effondrement réside dans l’asymétrie radicale de compétence entre le donneur d’ordres et le prestataire. Au Canada, le fiasco du système de paie Phénix illustre cette tragédie où l’État, voulant centraliser pour économiser, finit par engendrer un monstre ingérable coûtant des milliards de dollars de plus que prévu. Les fonctionnaires, souvent déconnectés des réalités du code, signent des chèques en blanc à des firmes qui facturent le moindre changement de virgule. C’est le triomphe de l’impuissance publique face au savoir-faire marchand. La machine étatique devient alors l’otage de sa propre ignorance, incapable de déceler les failles avant que le gouffre ne soit trop profond pour être comblé.

En France, le dossier du Dossier Médical Partagé (DMP) a longtemps vogué comme un vaisseau fantôme dans les couloirs du ministère, engloutissant des centaines de millions d’euros pour un résultat initial dérisoire. Ici, l’incurie se pare des habits de la noblesse administrative, celle qui préfère les rapports de force politiques à la réalité technique du terrain. On empile les strates décisionnelles, on multiplie les comités de pilotage, et pendant ce temps, le compteur tourne chez les sous-traitants. L’argent s’évapore dans une bureaucratie de la donnée qui ne produit que de la frustration pour les usagers et des dividendes pour les actionnaires des SSII. Le trou noir, c’est cette inertie française où l’on discute de la forme du bouton alors que le moteur a déjà fondu.

L’Angleterre n’est pas en reste avec l’échec colossal de la modernisation du système informatique du National Health Service (NHS). Ce projet, l’un des plus grands désastres civils de l’histoire du pays, a démontré que même une nation de tradition pragmatique peut sombrer dans l’hubris technologique la plus totale. On parle d’un abandon pur et simple après avoir dépensé plus de 10 milliards de livres sterling pour un système qui ne communiquait pas entre ses différentes parties. Les fonctionnaires britanniques ont cru pouvoir forcer la réalité clinique à entrer dans des cases logiques rigides, sans comprendre que l’informatique de masse est une matière vivante et rebelle. Le résultat est une cicatrice budgétaire qui continue de saigner dans le cœur des services publics de Sa Majesté.

En Italie, la fragmentation de l’administration et le poids des intérêts locaux créent une autre forme de trou noir, celle du saupoudrage inefficace. Les tentatives de numérisation de la justice ou de l’administration fiscale se heurtent souvent à une résistance passive des structures intermédiaires, rendant chaque contrat informatique caduc avant même sa livraison finale. On achète des solutions clés en main qui ne tournent jamais sur les serrures rouillées de la bureaucratie romaine. C’est l’incurie par la stratification : on rajoute du neuf sur du vieux sans jamais rien purger. L’argent public s’écoule alors par les fissures d’un système qui refuse de mourir mais n’a pas la force de renaître numériquement.

Au Québec, le cas de SAAQclic offre une variante spectaculaire de cette incurie : ici, le trou noir a cessé d’être une abstraction pour devenir une file d’attente sous la pluie. Ce projet, dont le budget a bondi de 458 millions à plus de 1,1 milliard de dollars, démontre que le coût de la panique administrative dépasse souvent le coût de la technologie elle-même. On a dû injecter des millions en heures supplémentaires et en personnel de secours pour compenser l’échec d’un algorithme censé simplifier la vie. C’est l’humiliation par le numérique, où l’État se retrouve à payer le prix fort pour éteindre l’incendie qu’il a lui-même allumé par précipitation idéologique.

TerritoireProjet emblématiqueCoût initialCoût final
(ou estimé à ce jour)
Nature de l’incurie
QuébecSAAQclic638 millions $Plus de 1,1 milliard $Le choc du réel : la hausse inclut non seulement les correctifs techniques, mais aussi les frais d’urgence pour le personnel ajouté en succursale lors de la crise.
CanadaSystème Phénix300 millions $+ 3,5 milliards$L’aveuglement centralisateur : une volonté de fusionner des systèmes hétérogènes en ignorant les alertes de terrain.
FranceDossier médical (DMP)Néant (flou initial)~1 milliard €La sédimentation bureaucratique : quinze ans de relances pour un outil qui a dû être refondu plusieurs fois.
AngleterreNHS NPfIT6 milliards £+ 10 milliards £L’hubris technocratique : projet abandonné après des années de dérives, laissant une ardoise colossale sans résultat.
ItalieJustice numériqueDispersé530 millions €Le morcellement stérile : incapacité à briser les barrières des structures locales pour une vision d’ensemble.

Le problème central : une absence de responsabilité

Le problème central demeure l’absence de responsabilité réelle au sein des hautes sphères de la fonction publique. Quand un projet dérape de 500 %, personne n’est jamais licencié ; au pire, on transfère le responsable dans un autre département pour qu’il puisse y reproduire ses erreurs. Ce manque d’imputabilité encourage une gestion laxiste où le budget est perçu comme une ressource infinie plutôt que comme une responsabilité morale envers les citoyens qui payent. Les contrats sont rédigés avec une telle complaisance que les pénalités de retard sont souvent dérisoires face aux profits générés par les extensions de contrat. C’est un cercle vicieux où l’échec est récompensé par de nouveaux crédits pour « sauver » ce qui a déjà coulé.

Les prestataires privés, de leur côté, ont parfaitement compris comment exploiter cette faiblesse administrative en pratiquant le « low-balling » lors des appels d’offres. Ils proposent des prix cassés pour remporter le marché, sachant pertinemment que les spécifications floues du gouvernement permettront des avenants lucratifs par la suite. Une fois que l’État a investi les premiers millions, il devient victime du biais des coûts irrécupérables et refuse de débrancher la machine. Le prestataire devient alors un parasite indispensable, maintenant l’hôte en vie juste assez longtemps pour continuer à pomper ses ressources. C’est une symbiose malsaine où le bien commun est le seul grand perdant.

Cette incurie est doublée d’une fétichisation de la technologie comme solution magique à des problèmes de management profonds. On pense qu’un nouvel algorithme va résoudre le désordre d’un ministère alors qu’il ne fera qu’automatiser le chaos préexistant. Les fonctionnaires se déchargent de leur pouvoir décisionnel sur des systèmes qu’ils ne comprennent pas, espérant que la machine sera plus juste ou plus efficace qu’eux. Or, un mauvais processus numérisé reste un mauvais processus, mais il coûte désormais dix fois plus cher à maintenir. La technologie devient l’alibi de l’inaction et le voile pudique jeté sur la désorganisation des services de l’État.

À la croisée de la sociologie, de la linguistique et de la philosophie, la revue explore les structures invisibles de nos sociétés, depuis les grands récits idéologiques jusqu’aux mutations technologiques majeures. 

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De la gouvernance à l’implémentation informatique

Sur le plan sociologique, ce phénomène traduit une dépossession du politique par la technique. Le ministre ne décide plus, il « implémente » ; il ne gouverne plus, il « met à jour ». Cette sémantique de la Silicon Valley a envahi les ministères, créant une illusion de modernité alors que les fondations budgétaires s’effondrent. On sacrifie des services de proximité, des bibliothèques ou des hôpitaux sur l’autel de la transformation numérique, pour finir avec des portails web qui buggent le jour de leur lancement. Le trou noir n’est pas seulement financier, il est démocratique, car il rend l’action publique illisible et son coût injustifiable.

En fait, le gouffre des contrats informatiques est le symptôme d’une fin de règne pour une certaine conception de l’État qui a perdu la maîtrise de ses propres outils. Tant que les gouvernements ne réinternaliseront pas une expertise technique de haut niveau, ils resteront les vaches à lait de l’industrie numérique. Il ne s’agit pas de rejeter le progrès, mais de cesser d’être les spectateurs passifs de notre propre ruine financière au nom d’un futur virtuel qui n’arrive jamais. Le trou noir continuera de s’étendre tant que l’on n’aura pas rallumé la lumière de la compétence et de la rigueur au sommet de la pyramide administrative.

Les mécanismes des trous noirs financiers informatiques

L’observation de ces quatre modèles révèle une constante sociologique : le passage de l’État-stratège à l’État-client. Dans chaque cas, on retrouve les trois mêmes étapes de l’effondrement : l’aveuglement initial où une promesse de « modernisation » ou d’« économies d’échelle » sert de paravent politique à une méconnaissance totale de la complexité du code ; la captivité contractuelle qui fait en sorte que, une fois que les premiers millions sont engloutis, l’administration s’enferme dans une fuite en avant budgétaire pour ne pas admettre l’échec, ce qui renforce le pouvoir de négociation des prestataires ; la dépossession de l’expertise à l’interne qui force à l’externalisation où l’État perd la capacité de juger la qualité de ce qu’il achète, transformant le fonctionnaire en simple gestionnaire de contrats impuissant.

La seule issue pour fermer ces trous noirs semble être la réinternalisation de l’intelligence technique. Sans une « garde prétorienne » de développeurs et d’architectes système au sein même des ministères, l’argent public continuera de financer des architectures fantômes.

Trous noirs finances publiques

Où est la contestation publique ?

Pourquoi, certains groupes de citoyens si souvent contre les propositions gouvernementales en environnement ne montent-ils pas aux barricades pour ce type de cause ? C’est là une contradiction fascinante qui touche au cœur de la sociologie de la mobilisation. Pourquoi le citoyen s’enflamme-t-il pour une taxe carbone ou une piste cyclable, mais reste-t-il de marbre face à un siphonnage de milliards de dollars par des algorithmes défaillants ? L’explication tient à plusieurs facteurs liés à la nature même de l’objet technique et à la perception du « sacrifice ».

Tout d’abord, l’abstraction contre l’incarnation. En environnement, les propositions gouvernementales touchent à la chair du quotidien : la voiture que l’on conduit, le chauffage de la maison, le prix du litre d’essence. C’est une agression tangible. À l’inverse, le « contrat informatique » est une entité gazeuse. On ne voit pas le trou noir ; on n’en ressent pas les effets immédiats sur son mode de vie. Pour le citoyen, un milliard englouti dans un logiciel est une statistique ; dix cents de plus à la pompe est une injustice.

Vient ensuite le déficit du méchant identifiable. La lutte environnementale est souvent une lutte de type David contre Goliath : le citoyen contre la grande pétrolière ou l’État pollueur. Dans le dossier des contrats informatiques, le coupable est diffus. Est-ce le ministre, le sous-ministre, le consultant anonyme, la firme multinationale ? Comme la faute est partagée entre l’incurie du fonctionnaire et la voracité du prestataire, la colère ne sait pas où se cristalliser. Sans cible claire, pas de barricade.

Et à la clé, mais que le citoyen ne peut saisir dans son ensemble, le complexe de l’incompétence technique. Il existe une forme de pudeur, voire de honte, face à la technologie. Le citoyen se sent légitime pour parler de climat ou de forêt, mais il se sent souvent « ignorant » en informatique. Cette barrière psychologique empêche la contestation. On se dit : « C’est sans doute très complexe, ils savent ce qu’ils font », alors que dans les faits, personne ne tient la barre. Le jargon (cloud, architecture distribuée, interopérabilité) agit comme un répulsif à la révolte populaire.

Finalement, l’absence de « récit » mobilisateur. La cause environnementale possède une dimension morale et esthétique forte : on sauve la planète, on protège les générations futures. Le dossier des finances publiques et de l’incurie informatique est aride, bureaucratique et manque cruellement de poésie. Il est difficile de mobiliser les foules sur le thème de la « gouvernance des données » ou de « l’architecture des systèmes de paie ».

En somme, l’incurie informatique est le crime parfait : il est trop technique pour être compris, trop diffus pour être puni et trop abstrait pour être détesté. Le silence des barricades est le résultat de cette anesthésie par le code.

Une hypothèse à la fois confirmée, renforcée et nuancée

Côté confirmation, l’exemple de Phénix au Canada ou du NHS en Angleterre démontre que l’incurie n’est pas une absence d’action, mais une action mal orientée. Le fonctionnaire n’est pas « paresseux », il est techniquement désarmé. Il gère des budgets et des calendriers (sa zone de confort) au lieu de gérer du code et de l’architecture (sa zone d’ombre). Le trou noir se forme précisément dans cet écart entre la décision politique et la réalité binaire.

Quant à la nuance, celle-ci réside dans le fait que l’incurie des fonctionnaires est souvent le miroir de la stratégie de capture des grandes firmes de conseil. Ce n’est pas seulement que l’État ne sait pas faire ; c’est qu’il a organisé son propre oubli en externalisant ses cerveaux techniques depuis trente ans. En France ou en Italie, le trou noir est alimenté par une « complaisance structurelle » : les décideurs qui signent les contrats sont souvent les futurs cadres de ces mêmes entreprises de services numériques (le phénomène de pantouflage ou des portes-tournantes).

En bout de ligne, notre hypothèse est renforcée par un simple constat psychologique : le biais des coûts irrécupérables. Plus le trou noir absorbe de fonds, plus il devient politiquement impossible de l’arrêter, car l’arrêt du projet équivaudrait à une reconnaissance de culpabilité pour dilapidation de fonds publics. L’incurie devient alors une stratégie de survie bureaucratique : on continue de nourrir le monstre pour ne pas avoir à expliquer pourquoi on l’a créé.

© Pierre Fraser (PhD, linguiste et sociologue) + Sociologie Visuelle Média, 2026

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Disponible (CA | FR | UK | US)

15 avril 2026

15 juillet 2026

1er septembre 2026

 

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