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L’autonomie au travail : petit traité de survie face au néomanagement

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Sources 

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Question
Le bonheur au travail n’est-il qu’un nouvel emballage pour une vieille forme d’exploitation ? Est-ce qu’on a simplement remplacé le petit chef qui crie par une laisse invisible qui nous pousse à nous épuiser nous-mêmes, avec le sourire, sous l’œil des algorithmes ?

Hypothèse
Le management moderne nous vend de la « liberté » et de « l’humain » pour mieux nous posséder. En nous demandant de mettre toute notre âme et nos passions dans notre job, l’entreprise transforme nos rêves en outils de profit. On finit par devenir nos propres gardiens de prison, isolés des collègues et coincés dans une course à la performance qui n’a plus de fin, parce qu’on a fini par croire que réussir au bureau, c’est se réaliser soi-même.

L’asservissement volontaire au travail

L’asservissement volontaire a-t-il simplement changé de visage pour revêtir les habits de soie du développement personnel ? L’hypothèse est brutale : le néomanagement ne cherche plus à briser les corps par la cadence taylorienne, mais à coloniser l’âme du travailleur par une injonction à la singularité qui n’est qu’une nouvelle forme de dressage. On ne vous demande plus d’obéir, on vous somme d’être vous-même, de briller, d’investir chaque parcelle de votre identité dans un projet qui, au final, ne vous appartient pas. C’est l’ère de l’entreprise « intelligente » qui, sous couvert de bienveillance, installe une surveillance d’autant plus féroce qu’elle se loge dans le désir de reconnaissance de chacun.

Cette mutation repose sur ce qu’on appelle désormais l’égotélisme, cette posture où le salarié cherche à fusionner ses aspirations profondes avec son activité productive. Hier, on pointait à l’usine et on laissait son âme au vestiaire pour la retrouver au bistrot ou en famille ; aujourd’hui, le bureau exige que vous y transportiez vos passions, vos émotions et votre quête de sens. C’est un marché de dupes. Le travailleur veut être une individualité unique, un « talent » irremplaçable, mais il finit par devenir le propre gardien de sa productivité, s’auto-exploitant pour satisfaire une image de soi que le management a soigneusement marketée.

Le passage du « patron » autoritaire au « leader » inspirant illustre cette ruse sémantique. Le vieux contremaître hurlait des ordres, ce qui avait au moins le mérite de la clarté et permettait une résistance frontale, syndicale, collective. Le leader, lui, murmure à l’oreille de vos ambitions, il « accompagne », il « coache », il utilise une psychologie de bazar pour aligner vos objectifs personnels sur la rentabilité de l’actionnaire. On ne subit plus l’autorité, on l’inhale jusqu’à ce qu’elle devienne notre propre voix intérieure. Cette disparition du rapport de force visible rend la contestation presque impossible : comment se révolter contre un système qui prétend vouloir votre épanouissement ?

L’autonomie, autrefois conquête ouvrière, est devenue un piège procédural particulièrement vicieux. On vous accorde la liberté de gérer votre temps, de télétravailler, de choisir vos méthodes, mais cette souplesse est immédiatement cadenassée par des objectifs chiffrés et des indicateurs de performance impitoyables. Vous êtes libre, certes, mais libre de réussir ou de vous effondrer seul face aux données. Le contrôle n’est plus vertical, il est devenu une pression horizontale, exercée par les pairs, par le client, ou par des algorithmes qui traquent la moindre baisse de régime sous prétexte d’optimisation. C’est l’autonomie de la laisse longue : on court, mais le collier finit toujours par étrangler.

À la croisée de la sociologie, de la linguistique et de la philosophie, la revue explore les structures invisibles de nos sociétés, depuis les grands récits idéologiques jusqu’aux mutations technologiques majeures. 

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Une gestion des ressources humaines « à la carte »

La gestion des ressources humaines « à la carte » achève de briser les solidarités collectives. En individualisant les parcours, les formations, les primes et même les horaires, l’entreprise atomise la main-d’œuvre. Le collègue n’est plus un camarade de classe sociale, il devient un concurrent dans la course à la reconnaissance ou, pire, un évaluateur. Les programmes d’aide aux employés et le coaching se multiplient, traitant les dysfonctionnements organisationnels comme des failles psychologiques individuelles. Si vous faites un burn-out, ce n’est pas le système qui est toxique, c’est votre manque de « résilience » qu’il faut soigner à coups de méditation pleine conscience entre deux réunions Zoom.

L’irruption de l’intelligence artificielle et de la gouvernementalité algorithmique pousse cette logique jusqu’à son paroxysme déshumanisé. Les datas ne dorment jamais et elles ne ressentent aucune empathie. Le management par les données transforme le travailleur en un flux de signaux qu’il faut maximiser, éliminant le « disparate », ce petit grain de sable humain qui rendait encore la vie possible dans les interstices du bureau. Tout est mesuré, tout est prévisible. On assiste à une sorte de prophylaxie sociale où l’on cherche à éliminer l’imprévu, le conflit constructif, au profit d’une fluidité mortifère qui ressemble étrangement à l’immobilité d’un cimetière numérique.

Le nouveau lexique du travail et le culte du moi productif

Le langage lui-même a été colonisé, vidé de sa substance politique pour devenir un outil de manipulation émotionnelle. On ne parle plus de subordination, mais d’engagement ; on ne parle plus de profit, mais de valeurs ; on ne parle plus de licenciement, mais de transition de carrière. Ce lexique de « bisounours » masque une réalité de fer où la précarité se cache derrière des termes comme « agilité » ou « nomadisme professionnel ». C’est une colonisation de l’imaginaire : si vous ne possédez plus les mots pour nommer votre exploitation, vous ne pouvez plus la combattre.

Pourtant, cette quête de singularité que le management tente de récupérer reste une lame à double tranchant. Le travailleur, plus instruit et plus exigeant, ne se contente plus de pain et de jeux, il veut une réelle autonomie que l’entreprise ne peut lui offrir sans se saborder. Cette tension entre le désir d’être soi et l’exigence de conformité managériale crée des zones de friction, des résistances souterraines, des « désertions » silencieuses. C’est ici que le bât blesse pour les nouveaux gestionnaires : à force de demander aux gens d’être créatifs et autonomes, ils finissent par produire des individus qui n’ont plus envie de servir leurs intérêts.

Le grand paradoxe du néomanagement réside dans sa propre fragilité. Ces édifices complexes de psychologisation et de surveillance numérique tiennent sur un consensus de plus en plus friable. Il suffit souvent d’un changement de perspective, d’un refus de jouer le jeu de la transparence totale, pour que la machine s’enraye. La tâche urgente est de se réapproprier une subjectivité qui ne soit pas au service de la finance, de recréer des espaces de « stupidité fonctionnelle » productive, c’est-à-dire des zones de liberté où l’on refuse de tout calculer, de tout optimiser, de tout livrer à l’institution.

Au final, l’égotélisme est le symptôme d’une société qui a perdu le sens du collectif pour se réfugier dans le culte du moi productif. Mais ce piège ne se refermera pas totalement tant qu’il restera des voix pour dénoncer cette imposture de la bienveillance. Il faut revenir à une sociologie du réel, loin des slogans des consultants en bonheur au travail, pour voir que derrière l’écran de fumée du management moderne, se cache toujours la même vieille volonté de puissance. Le combat n’est plus seulement social, il est devenu existentiel : sauver notre peau, c’est d’abord sauver notre droit à ne pas être « performant » dans chaque repli de notre vie.

Travail autonome

Le culte du moi productif, une hypothèse à la fois confirmée et à nuancer

Cette brève analyse de la réalité du travail permet en partie de conclure que l‘hypothèse de départ est largement confirmée tout en étant enrichie par une nuance fondamentale sur la fragilité de ce nouveau système de contrôle.

L’idée que le néomanagement ne cherche plus à briser les corps par la force, mais à coloniser l’âme du travailleur par une injonction à être soi-même est validée par l’observation concrète de l’égotélisme où l’on constate que le désir de réalisation personnelle est devenu le moteur principal de l’engagement. Les sources confirment par ailleurs que cette quête de singularité n’est pas une libération, mais un levier stratégique pour capter la subjectivité du salarié qui finit par investir ses émotions et ses aspirations les plus profondes dans des objectifs qui servent d’abord la rentabilité de l’organisation.

Cette confirmation s’appuie également sur la démonstration que l’autonomie promise est en réalité un piège procédural particulièrement vicieux car en supprimant la figure d’autorité directe et visible on a simplement déplacé la contrainte vers l’intérieur de l’individu. Le travailleur se croit libre alors qu’il est désormais soumis à une autorégulation permanente dictée par des indicateurs de performance et des objectifs chiffrés qui agissent comme une laisse invisible mais inflexible.

L’hypothèse d’un dressage invisible est encore renforcée par l’émergence de la gouvernementalité algorithmique qui remplace le regard du patron par une surveillance constante des données et une pression horizontale exercée par les pairs ou les clients. On assiste à une mathématisation du rapport social où l’individu n’est plus qu’un flux de signaux à optimiser ce qui rend toute contestation frontale presque impossible puisque le pouvoir semble s’être dilué dans la technologie elle-même.

Toutefois une nuance cruciale vient tempérer ce constat d’un asservissement total en soulignant que ces dispositifs néomanagériaux sont beaucoup plus fragiles qu’ils ne le paraissent au premier abord. Le besoin constant des entreprises de multiplier les programmes de coaching et de psychologisation des rapports sociaux prouve que la résistance humaine et le grain de sable de l’imprévu persistent malgré les tentatives de contrôle total.

Cette nuance permet de conclure que si l’hypothèse d’une capture de la subjectivité est vérifiée dans les faits, le système génère lui-même ses propres contradictions et ses propres zones de friction. Le salarié n’est pas une cible inerte et le décalage entre les promesses de bonheur au travail et la réalité de la pression chiffrée crée des formes de désengagement ou de stupidité fonctionnelle qui agissent comme des soupapes de sécurité.

En définitive l’hypothèse est confirmée car le management moderne a bien réussi à transformer le désir de liberté en un outil de productivité, mais elle est nuancée par la persistance d’une subjectivité qui refuse de se laisser totalement numériser. Le combat pour l’autonomie réelle n’est donc pas terminé car la machine managériale malgré sa sophistication technologique reste dépendante d’un consensus humain qui s’effrite dès que l’imposture du langage est mise à nu.

Sources

  • Lagacé, C. (2006). Du patron au « leader » : La redéfinition des formes d’exercice de l’autorité en milieu de travail dans le discours gestionnaire contemporain (Thèse de doctorat, Université du Québec à Montréal).
  • Mercure, D., & Bourdages-Sylvain, M.-P. (dir.). (2017). Travail et subjectivité : Perspectives critiques. Presses de l’Université Laval.
  • Moore, P. V. (2020). Data subjects, digital surveillance, AI and the future of work. Scientific Foresight Unit (STOA), Parlement européen. https://doi.org/10.2861/879078.
  • Paltrinieri, L. (2016). Comment définiriez-vous le néomanagement ? Que dit-il des évolutions qui ont traversé les modes d’organisation du travail. Thaêtre / Chantier, (1).
  • Rouvroy, A., & Berns, T. (2013). Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation. Le disparate comme condition d’individuation par la relation ? Réseaux, (177), 163-196.
  • Salman, S. (2007). Le coaching est-il porteur d’une psychologisation des rapports sociaux dans l’entreprise ? [Communication]. Laboratoire IDHE, Université Paris X Nanterre.
  • Tremblay, D.-G. (2010). Le monde du travail de demain, et les facteurs d’attraction et de rétention de la main-d’oeuvre : une analyse dans le secteur des archives et bibliothèques (Note de recherche n° 10-03). Téluq-UQAM.
  • Woodcock, J. (2022). Artificial intelligence at work: The problem of managerial control from call centers to transport platforms. Frontiers in Artificial Intelligence, 5, 888817. https://doi.org/10.3389/frai.2022.888817.

© Pierre Fraser (PhD, linguiste et sociologue) + Sociologie Visuelle Média, 2026

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Disponible (CA | FR | UK | US)

15 avril 2026

15 juillet 2026

1er septembre 2026

 

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