Terminus pour la finance mondialisée
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Mise en contexte
Et si le libre-échange n’était en fait qu’une parenthèse enchantée désormais refermée par la violence des rapports de force nationaux ? L’hypothèse que nous explorons ici est celle d’un basculement structurel où l’efficience économique s’efface devant la sécurité souveraine, transformant radicalement les flux financiers mondiaux sous l’égide d’un capitalisme d’État omnipotent.
Le dogme néolibéral des années 80, fondé sur l’optimisation maximale des coûts et la fragmentation géographique des chaînes de valeur, s’effondre sous nos yeux au profit d’un néomercantilisme agressif. On ne cherche plus la rentabilité au centime près en délocalisant à l’autre bout du monde, car la priorité a glissé de l’efficience financière vers la résilience tangible des approvisionnements. Ce changement de paradigme signifie que les capitaux ne cherchent plus seulement le rendement pur, mais s’orientent désormais vers des infrastructures capables de garantir la survie d’une nation en cas de crise majeure. L’argent devient un outil de puissance politique avant d’être un instrument de profit comptable.
L’exemple des États-Unis est frappant : Washington tourne le dos à une mondialisation qu’il a pourtant largement façonnée pour protéger ses secteurs critiques. En réalisant que l’externalisation massive, notamment vers la Chine, a créé des failles béantes dans l’approvisionnement des matériaux de défense, les Américains réintègrent la production sur leur sol. Le coût financier de cette relocalisation est devenu secondaire par rapport à l’impératif de sécurité nationale. Les flux financiers quittent donc les zones de production low cost pour se concentrer dans des forteresses industrielles domestiques, quitte à accepter une inflation structurelle plus élevée.

À la croisée de la sociologie, de la linguistique et de la philosophie, la revue explore les structures invisibles de nos sociétés, depuis les grands récits idéologiques jusqu’aux mutations technologiques majeures.
Face à ces blocs monolithiques, l’Europe se retrouve dans une position de vulnérabilité extrême, car elle a été bâtie pour un monde ouvert et pacifique qui s’évapore. Son incapacité actuelle à achever son union industrielle et financière la condamne à l’effacement face à l’agressivité des agendas nationaux de l’Inde ou de la Chine. Sans une intégration profonde des marchés de capitaux européens, le continent restera une proie pour les puissances qui utilisent l’investissement comme une arme de coercition. La finance européenne doit cesser d’être un simple terrain de jeu pour devenir le moteur d’une autonomie stratégique retrouvée.
L’IA vient ajouter une couche de complexité brutale à ce paysage en menaçant non plus seulement les usines, mais le cœur même des emplois à qualification moyenne. On parle ici de la programmation et des tâches administratives qui constituent le socle de la classe moyenne occidentale. Le marché financier ne pardonnera pas : d’ici deux ans, le tri sera fait entre les entreprises ayant réussi leur mutation technologique et celles qui sombreront. Cette accélération technologique force les États à intervenir massivement pour réguler ou soutenir leurs champions nationaux, renforçant encore l’emprise du public sur le privé.
Cependant, cette course à l’armement technologique génère un risque de surcapacité colossal dans le secteur des infrastructures de données. Les investissements massifs dans les hyperscalers, ces serveurs géants qui dévorent l’énergie et le capital, ressemblent de plus en plus à une bulle spéculative prête à éclater. Si des milliards sont injectés sans que la rentabilité réelle de l’IA ne suive, le choc financier sera systémique. Les investisseurs, autrefois séduits par la croissance infinie du secteur technologique, commencent à craindre que ces cathédrales d’IAsilicium ne deviennent des actifs toxiques.
Cette fragmentation globale ramène un spectre que les financiers pensaient avoir enterré : le contrôle des capitaux. Le libre flux de l’argent est menacé par des régimes qui cherchent à retenir la richesse à l’intérieur de leurs frontières pour financer leurs propres ambitions souveraines. Dans ce contexte, la diversification internationale ne se résume plus à choisir entre différentes actions, mais à naviguer entre différents systèmes politiques et zones monétaires comme le Japon ou la Chine. L’investisseur moderne doit devenir un analyste géopolitique chevronné pour éviter de voir ses actifs gelés ou dépréciés par un décret gouvernemental.
Même les obligations souveraines, autrefois considérées comme le socle de toute sécurité financière, perdent de leur superbe face à l’instabilité des dettes publiques. L’incapacité des États à maîtriser leurs déficits tout en finançant la transition vers le capitalisme d’État fragilise la confiance des marchés. C’est ainsi que l’or s’impose de nouveau comme la valeur refuge ultime, précisément parce qu’il ne dépend d’aucun gouvernement et d’aucune signature politique. Dans un monde où la monnaie devient un instrument de guerre, l’éclat du métal jaune rassure ceux qui craignent l’effondrement des contrats sociaux financiers.
Le basculement vers le capitalisme d’État signifie en somme que les décisions ne sont plus dictées par la main invisible du marché, mais par le poing bien visible de la politique. L’autonomie et la protection sont les nouvelles boussoles de l’économie mondiale, reléguant le profit pur au second plan derrière la survie systémique. Cette mutation profonde exige une refonte totale des stratégies d’investissement, où la résilience devient le critère de performance numéro un. Le monde de 1980 est mort, et nous entrons dans une ère de forteresses économiques en compétition permanente.
Reste alors une question : si la bulle des serveurs de données finit par éclater, alors que l’IA est devenue un pilier de la sécurité nationale, que feront les États ? La réponse probable réside dans la nationalisation pure et simple de ces infrastructures critiques pour éviter qu’elles ne tombent ou ne cessent de fonctionner. Le capitalisme d’État atteindrait alors son paroxysme, transformant le cloud en un service public régalien.
© Pierre Fraser (PhD, linguiste et sociologue) + Section éditoriale de Sociologie Visuelle Média, 2026
Sources
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