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Washington en guerre contre la souveraineté numérique

Source 

Mise en contexte
Comment l’illusion d’une protection juridique peut-elle tenir face à un impérialisme technologique qui traite la souveraineté des données comme une simple panne de réseau ? L’hypothèse est brutale : le Règlement général sur la protection des données européen (RGPD) n’est plus un bouclier citoyen, mais une ligne de front dérisoire dans une guerre où la donnée est arrachée à l’individu pour nourrir l’appétit insatiable des infrastructures d’IA.

Vidéo de l’entrevue

Souveraineté numérique à l’américaine

Le dernier câble diplomatique signé par Marco Rubio le 25 février 2026 sonne comme une déclaration de guerre commerciale totale. Washington ordonne à ses diplomates de traquer et d’abattre toute velléité de souveraineté numérique à l’étranger. Pour l’oncle Sam, le RGPD n’est pas un texte protecteur, c’est un « fardeau », une entrave qu’il faut dynamiter pour que la Silicon Valley puisse continuer son siphonnage tranquille. On n’est plus dans le dialogue des cultures, mais dans l’élimination des obstacles à la croissance.

La « souveraineté des données » est le gros mot qui fâche. Les experts notent ce retour à une approche ultra-confrontationnelle où toute tentative de localisation des données est vue comme un crime contre l’innovation. La rhétorique américaine est d’une efficacité cynique : protéger les citoyens augmenterait les « risques de cybersécurité ». C’est le monde à l’envers. On veut nous faire croire que stocker nos données chez nous nous fragilise, alors que c’est précisément l’inverse qui terrifie les géants du Cloud. Ils ont besoin de cette centralisation forcée pour maintenir leur domination.

L’intelligence artificielle est le véritable nerf de cette guerre. Rubio ne s’en cache pas : les lois de souveraineté « limitent les services d’IA ». Le calcul est simple : pas de données, pas de modèles performants, pas de suprématie. On est entré dans l’ère de l’extraction massive où chaque octet compte. La donnée-carburant est plus précieuse que le droit inaliénable du sujet sur sa propre vie. Si l’Europe ralentit la machine, elle est perçue comme un ennemi du progrès technologique global, une sorte de luddite moderne en costume de juriste.

Souveraineté numérique à l’européenne

Pour sa part, le RGPD (2016) pose ses principes comme des commandements bibliques : la protection des données est un droit fondamental, point final. C’est une tentative désespérée de soumettre la machine à l’humain, de dire que le traitement des données doit « servir l’humanité ». On y lit une volonté presque romantique de mettre des chaînes juridiques à une circulation de bits qui ne demande qu’à s’émanciper de tout contrôle physique. Mais ce texte est une forteresse de papier ; il veut réguler ce qui, par nature, cherche la fluidité absolue. Le droit européen s’entête à voir des personnes là où les plateformes ne voient que des gisements de valeur à exploiter sans relâche.

Pourtant, le RGPD essaie de jouer les équilibristes. Il reconnaît la liberté d’entreprise, mais exige en retour des structures comme le Délégué à la protection des données (DPD). C’est la bureaucratie contre la vitesse pure. Pour une boîte de Palo Alto, ces exigences sont des grains de sable dans un moteur qui doit tourner à plein régime. L’Europe veut civiliser le Far West numérique à coups de formulaires et de consentements éclairés. Mais sur le terrain, la logique de l’IA se moque bien de savoir si l’utilisateur a cliqué sur « accepter » avec une pleine conscience de son destin.

On a changé d’ère depuis 1995. À l’époque, on ne mesurait pas l’ampleur du désastre. Aujourd’hui, les gens balancent leurs infos sur le réseau mondial « comme jamais auparavant », souvent sans réfléchir (RGPD, Considérant 6). Cette mise à nu volontaire rend le travail du législateur herculéen. Le RGPD tente de reprendre le contrôle sur une intimité qui a déjà fuité de partout. C’est une bataille pour l’autonomie dans un monde qui nous a déjà transformés en bétail statistique, découpés en segments marketing par des algorithmes qui nous connaissent mieux que nos propres mères.

Souveraineté numérique

La souveraineté numérique de puissances moyennes

Pour les puissances moyennes comme le Canada, le Royaume-Uni et l’Australie, la souveraineté numérique n’est pas un luxe idéologique, mais une sangle de rappel de plus en plus serrée entre deux pôles électriques. Coincés entre l’enclume du RGPD européen et le marteau de l’agressivité décomplexée de Washington — illustrée par le récent coup de semonce de Marco Rubio contre la « localisation des données » — ces pays tentent de bricoler une autonomie qui ne fâche personne.

Au Canada, le discours a basculé du simple respect de la vie privée à une obsession pour l’infrastructure. Ottawa a lancé début 2026 un processus d’appel d’offres agressif pour des centres de données d’IA dits « souverains », conscient que si le calcul se fait ailleurs, la décision politique suivra le même chemin. On sent une urgence, presque une panique, à ne pas laisser les modèles de fondation américains dicter les normes locales. Mais le pays est ligoté par l’ACEUM (CUSMA), qui lui interdit formellement d’exiger que les géants du Web stockent leurs données sur le sol canadien. C’est le paradoxe canadien : vouloir construire son propre cloud tout en ayant signé un traité qui l’empêche d’obliger ses propres entreprises à l’utiliser (CCPA, 2026).

Le Royaume-Uni, lui, joue une partition post-Brexit singulière, oscillant entre le désir d’être le « hub » mondial de la régulation de l’IA et la nécessité de ne pas s’aliéner son allié américain. Si Londres a gardé un œil sur le modèle européen, la pression de Washington pour démanteler les « régulations onéreuses » (Reuters, 2026) frappe fort. Le gouvernement britannique tente de vendre une « troisième voie » : une régulation agile qui ne brime pas l’innovation, mais qui garde un contrôle national sur les données critiques. C’est un numéro d’équilibriste précaire où chaque concession faite à la Silicon Valley est présentée comme une victoire pour la croissance, alors qu’elle grignote un peu plus la substance de la juridiction britannique.

En Australie, la souveraineté numérique se cogne à la réalité géographique et à la dépendance sécuritaire. Le pays a récemment signé un accord massif de cinq ans avec Microsoft pour accélérer la transformation numérique de son secteur public (Microsoft, 2026). On y parle de « IA responsable » et de « cadres de confiance », des mots qui sonnent bien mais qui cachent mal le fait que l’infrastructure de l’État repose sur des fondations privées américaines. Canberra essaie de compenser cette dépendance par des exigences de sécurité nationales ultra-strictes, comme le filtrage des personnels gérant les serveurs, mais la réalité est crue : l’Australie définit les règles du jeu, mais le terrain appartient à d’autres.

Pour ces trois nations, le défi est le même : comment exister numériquement sans être réduit à l’état de colonie de données ? La réponse passe par la création de « communs numériques » nationaux, mais la marge de manœuvre est minuscule. Entre les accords de libre-échange qui sanctuarisent le libre flux des données et le besoin vital d’accéder aux processeurs haut de gamme de Nvidia ou aux modèles d’OpenAI, la souveraineté ressemble plus à une gestion de la dépendance qu’à une réelle indépendance. Ils ne sont pas des acteurs du choc des empires, mais des laboratoires où l’on teste jusqu’où une nation peut encore dire « non » à un algorithme qui ne parle pas sa langue juridique.

La souveraineté numérique en Asie

Pour les puissances asiatiques hors de la Chine, la souveraineté numérique est un exercice d’équilibriste permanent entre la protection des données nationales et la peur viscérale d’être déconnecté des autoroutes de l’IA américaines. Ici, la « rugosité » ne vient pas d’un refus de la technologie, mais d’une méfiance historique envers toute hégémonie qui ne dit pas son nom.

L’Inde incarne la « forteresse souveraine » la plus imprévisible. Avec son Digital Personal Data Protection Act (2023), New Delhi a d’abord brandi la menace d’une localisation totale, avant de reculer vers un système de « liste noire ». Mais ne vous y trompez pas : sous cette apparente souplesse, le gouvernement indien se réserve le droit de couper le robinet des données vers n’importe quel pays jugé « hostile ». Pour l’Inde, la donnée est une ressource naturelle nationale, aussi stratégique que le pétrole. Washington a beau pousser pour la libre circulation, l’Inde répond par une infrastructure domestique massive, bien décidée à ne pas laisser la Silicon Valley dicter sa loi à 1,4 milliard de citoyens.

La Corée du Sud, de son côté, mène une guérilla juridique de haute intensité. Séoul vient de frapper fort en 2026 avec des amendements à sa loi PIPA, permettant des amendes allant jusqu’à 10 % du chiffre d’affaires mondial en cas de manquement grave à la protection des données. Plus encore, son nouvel « AI Basic Act » (janvier 2026) impose des représentants locaux aux géants américains dont les algorithmes influencent le marché coréen. C’est une réponse directe à l’offensive de Marco Rubio : la Corée accepte les outils américains, mais elle exige d’en tenir le volant. Pour Séoul, la souveraineté numérique est une question de survie industrielle face à des plateformes qui dévorent les marchés locaux sans jamais rendre de comptes.

Au Japon, on joue la carte de la « diplomatie de la donnée » avec une politesse qui cache une fermeté de fer. Tout en étant le seul pays asiatique à bénéficier d’une décision d’adéquation complète avec l’Union européenne, le Japon renforce discrètement ses propres règles sur la concurrence des logiciels mobiles (décembre 2025). Tokyo s’aligne sur le modèle de régulation européen pour contrer l’influence démesurée de l’App Store et du Play Store. C’est une manière subtile de dire aux Américains : « Nous sommes vos alliés, mais notre marché n’est pas votre terrain de jeu ». Le Japon cherche la fluidité, mais une fluidité encadrée par des standards qui protègent son écosystème numérique.

Singapour, enfin, représente le modèle du « port franc numérique », mais avec une paranoïa sécuritaire assumée. La Cité-État multiplie les accords d’économie numérique (DEA) pour garantir que les données circulent, car son économie en dépend. Cependant, elle investit des milliards dans ses propres infrastructures de confiance. Singapour sait que dans un monde où les États-Unis menacent de restreindre les flux pour des raisons de « sécurité nationale » (comme on l’a vu fin 2025), la seule vraie souveraineté réside dans la capacité à héberger et traiter ses propres données critiques. Pour ces pays, la souveraineté n’est pas un repli, c’est l’armure nécessaire pour ne pas finir en simple colonie numérique d’un empire qui ne connaît plus de limites.

L’IA ne connait aucune limite, encore moins la souveraineté numérique

L’Union européenne a voulu mettre fin au bordel ambiant. Avant, chaque pays faisait sa sauce, créant une insécurité qui arrangeait bien les prédateurs. Le but de l’harmonisation était de créer un bloc solide, un « espace de liberté et de sécurité ». Mais cette force est perçue comme une agression par Washington. C’est « l’effet Bruxelles » : l’Europe impose ses règles par la taille de son marché. C’est du soft power juridique qui tape là où ça fait mal, au portefeuille des multinationales qui détestent qu’on leur dicte leur conduite.

Désormais, on sort les muscles avec les sanctions. Les amendes doivent être « dissuasives » (RGPD, Art. 83). On parle de millions, voire de milliards d’euros de pénalités. C’est le seul langage que la Silicon Valley comprend vraiment. En réponse, la diplomatie américaine tente de discréditer ces amendes en les traitant de mesures protectionnistes. On ne discute plus de la vie privée, on discute de tarifs douaniers déguisés. Le droit est devenu une extension de la politique de puissance, une arme de défense pour les uns, un acte d’hostilité pour les autres.

Conclusion : la souveraineté des données, un écran de fumée

La grande hypocrisie se joue sur le terrain de la sécurité nationale. Le RGPD s’arrête là où commence la raison d’État. Les États-Unis en profitent pour justifier leur accès aux données mondiales, tout en hurlant au scandale quand d’autres pays veulent faire de même. C’est la loi du plus fort. La souveraineté des données n’est finalement qu’un rideau de fumée pour masquer une réalité plus crue : celui qui contrôle l’accès à l’information contrôle le monde. Entre l’humanisme européen un peu lourd et le bulldozer américain, l’individu reste coincé, espérant que son identité ne sera pas la prochaine victime collatérale de ce choc des empires.

© Pierre Fraser (PhD, linguiste et sociologue) + Sociologie Visuelle Média, 2026

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