« Faire pauvre », un privilège de biens nantis
Mise en contexte
Comment le délabrement physique d’un mur peut-il devenir le luxe ultime d’une génération saturée de numérique ? On pourrait poser l’hypothèse que l’esthétisation de la pauvreté, loin d’être un simple accident stylistique, agit comme un mécanisme de distinction sociale où la dépossession matérielle est récupérée pour masquer le vide existentiel des classes dominantes. Ce processus transforme la souffrance structurelle en une « ambiance » consommable, effaçant au passage la réalité de ceux qui n’ont pas le choix de vivre entre des murs qui s’effritent.
Vidéo de l’entrevue



Ce geste n’est pas anodin car il simule une épreuve du temps que Rocio Lopez Ferreyra n’a peut-être jamais réellement vécue dans sa chair. En cherchant à « trouver de l’or » sous les écailles de peinture, on assiste à une inversion brutale des valeurs. Ce qui était autrefois le stigmate d’une incapacité financière devient le trophée d’une recherche d’authenticité factice. La paroi ne sert plus à protéger du froid ou de l’insalubrité, elle devient un décor de théâtre pour une vie qui se rêve plus « vraie » que celle de ses voisins aux murs blancs et lisses.
Cette tendance du « trash wall » révèle une déconnexion profonde entre le signe et la réalité qu’il est censé représenter. Lorsqu’une jeune designer argentine utilise ChatGPT pour apprendre à salir ses murs, elle opère une décontextualisation radicale de la misère. La pauvreté est ici réduite à une texture, à un grain, à une palette de couleurs terreuses qui ne sentent jamais le moisi. C’est une pauvreté aseptisée, vidée de ses microbes et de son angoisse du lendemain. On prend le look du sous-prolétariat sans jamais en assumer la charge mentale ou la précarité sociale.
« Faire pauvre », un privilège de nantis
La logique de distinction sociale joue ici un rôle moteur, car seuls ceux qui possèdent un capital culturel et économique solide peuvent se permettre de « faire pauvre ». Pour une personne vivant réellement dans un logement insalubre, la moisissure est une source de honte et un danger pour la santé respiratoire. À l’inverse, pour le propriétaire d’un loft dans un quartier gentrifié, exhiber un mur décrépit est un signe de sophistication intellectuelle. C’est la preuve qu’il a dépassé le besoin bourgeois de propreté pour atteindre une forme de transcendance esthétique. On est dans une parade où le luxe se cache derrière le dénuement simulé pour mieux affirmer sa domination.
Le facteur « aesthetic » sur les réseaux sociaux aggrave ce phénomène en transformant l’espace de vie en une simple image bidimensionnelle destinée à être likée. Sur TikTok, la rapidité du montage efface la pénibilité du travail et la réalité des matériaux. Les vidéos montrent des corps dansants devant des murs qui semblent sortir d’un squat, créant un contraste saisissant entre la vitalité de la jeunesse et la décomposition du cadre. On ne voit plus la brique qui s’effrite, on voit un filtre de vie. Cette consommation visuelle de la décadence permet aux utilisateurs de se construire une identité de « rebelle » sans jamais sortir du confort de leur milieu.
La vidéo mentionne également l’utilisation de techniques comme le limewash ou les mortiers à la chaux pour atteindre cette imperfection. Ici, le savoir-faire artisanal est détourné pour produire une « dignité » artificielle du matériau. On cherche à ce que le mur « raconte une histoire », mais quelle est cette histoire si elle a été achetée en kit dans une boutique de décoration haut de gamme ? C’est une narration sans auteur, un récit historique frelaté qui s’approprie le passé des autres pour combler le présent. L’imperfection devient une nouvelle norme de perfection, une exigence de plus dans le cahier des charges de la consommation ostentatoire.
La récupération des symboles de la marginalité
Il y a quelque chose de profondément violent dans cette récupération des symboles de la marginalité. En fait, cedtte approche souligne cette blessure sociale. La romantisation de la pauvreté nie la lutte quotidienne de millions de personnes pour obtenir un logement décent. Elle transforme leur tragédie en une curiosité visuelle pour touristes numériques. On assiste à une forme de tourisme de classe où l’on visite esthétiquement la misère sans jamais descendre du bus climatisé de ses privilèges.
Dans les cafés de spécialité ou les espaces de coworking pour nomades digitaux, ce style « brut » devient une signature de marque universelle. Partout dans le monde, de Berlin à Mexico, on retrouve ces mêmes murs de briques nues et ces tuyauteries apparentes. Cette uniformisation du délabré crée une sorte de non-lieu globalisé qui prétend pourtant célébrer le local et l’ancien. C’est le paradoxe ultime de la modernité : plus on cherche l’unique à travers la dégradation, plus on produit du standard interchangeable. L’âme du bâtiment est remplacée par une recette marketing efficace.
Le débat est ouvert : entre ceux qui défendent la « beauté de la ride » et le refus de la perfection industrielle, il y a cette défense de l’imparfait qui oublie souvent que la ride n’est belle que si elle ne signifie pas la défavorisation et la marginalité. En décoration, préférer une paroi qui « parle » à une paroi neuve est une posture de nantis qui a déjà tout. La sobriété choisie n’aura jamais le même poids que la sobriété subie, et c’est là que le bât blesse.
Finalement, l’esthétisation de la pauvreté à travers la décoration est le symptôme d’une société qui ne sait plus produire de sens par elle-même. On fouille les poubelles de l’histoire et les ruines du social pour y trouver des parures. Cette quête d’un « réel » à travers le simulacre de la moisissure n’est qu’un écran de fumée. Elle révèle surtout une peur panique du vide et de la surface lisse des écrans qui nous entourent. On gratte les murs pour se convaincre que derrière le plâtre, il reste encore un peu d’humanité, même si on doit la peindre soi-même.
© Pierre Fraser (PhD, linguiste et sociologue) + Sociologie Visuelle Média, 2026

Nous vivons une époque paradoxale. D’un côté, l’intelligence artificielle pulvérise nos limites biologiques et promet de résoudre les plus grands défis de l’humanité. De l’autre, elle installe une atrophie cognitive silencieuse et un contrôle social sans précédent. Dans cet essai lucide et provocateur, le sociologue et linguiste Pierre Fraser analyse la trajectoire de l’IA non pas comme un simple outil, mais comme un fétiche moderne qui redéfinit notre rapport au savoir, à la justice et à la vérité. En s’appuyant sur une matrice analytique où la sagesse côtoie la folie, il nous interroge : que reste-t-il de l’humain quand l’algorithme prétend absorber la nuance et la morale ?

À la croisée de la sociologie, de la linguistique et de la philosophie, la revue explore les structures invisibles de nos sociétés, depuis les grands récits idéologiques jusqu’aux mutations technologiques majeures.

