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L’indignation, un phénomène à géométrie variable

Mise en contexte
Pourquoi la détresse d’un seul individu peut-elle soulever les foules, alors que le siphonnage systématique de milliards de dollars par des contrats informatiques gouvernementaux ne suscite qu’un haussement d’épaules ? L’hypothèse que nous posons est que l’indignation n’est pas une réponse éthique proportionnelle à la faute, mais une construction cognitive et sociale dont la géométrie varie selon la capacité d’un enjeu à être incarné, simplifié et moralisé dans un récit de pouvoir.

Indignation : il faut voir un visage pour ressentir une injustice

L’indignation sélective prend racine dans la tyrannie de l’incarnation : il faut voir un visage pour ressentir une injustice. Le citoyen engagé, même le plus radical, reste biologiquement captif de ses neurones miroirs qui réagissent à la souffrance visible d’un semblable, mais demeurent inertes face à un tableur Excel documentant un désastre informatique gouvernemental. Un contrat de plusieurs centaines de millions de dollars qui dérape n’est qu’une abstraction comptable, une suite de zéros sans regard, alors qu’une seule famille expulsée de son logement devient une tragédie grecque. Le passage à l’acte militant exige cette étincelle empathique que le silicium et les serveurs ne peuvent pas produire, laissant les grands scandales financiers dans l’angle mort de notre système limbique.

Cette cécité est exacerbée par l’opacité technique volontaire, une forme de rempart jargonner qui transforme la gestion publique en une citadelle imprenable. On ne s’indigne pas de ce qu’on ne comprend pas, et les responsables de ces contrats informatiques l’ont bien compris en noyant la responsabilité sous des strates d’architecture réseau et d’infonuagique. Le coût cognitif nécessaire pour débusquer l’incompétence ou la corruption dans un appel d’offres public est devenu si prohibitif qu’il décourage la contestation avant même qu’elle ne naisse. C’est une stratégie de défense par la complexité : en rendant l’enjeu illisible pour le profane, on le vide de son potentiel scandaleux, le reléguant au rang d’aléa administratif inévitable.

Dans ce paysage de gestion déshumanisée, les nouvelles méthodes de gestion des ressources humaines jouent un rôle de catalyseur de l’indifférence en diluant l’imputabilité jusqu’à l’effacement total du coupable. On gère désormais par processus, par « agilité » et par comités transversaux, de sorte que lorsqu’un projet s’effondre, la faute n’appartient à personne et à tout le monde à la fois. C’est le triomphe de la responsabilité sans coupable, une dilution qui paralyse l’indignation puisque celle-ci a besoin d’une cible précise pour se décharger. Sans un nom à pointer, sans une tête à réclamer, la colère citoyenne s’évapore dans les couloirs gris de la gouvernance partagée, laissant le champ libre à une répétition systématique des mêmes erreurs coûteuses.

La proximité morale, cette boussole qui guide nos engagements, est elle aussi court-circuitée par la distance croissante entre le citoyen et l’argent public, perçu comme une ressource infinie et sans ancrage. On se mobilisera pour sauver un arbre centenaire dans son quartier parce que sa chute modifiera l’horizon quotidien, mais on ignorera le gaspillage d’un milliard de dollars qui aurait pu financer dix hôpitaux. Cette incapacité à percevoir la corrélation directe entre l’échec d’un système informatique et la dégradation des services sociaux est le symptôme d’une rupture du contrat social symbolique. L’argent de l’État est devenu « l’argent de personne », et cette perte de propriété collective rend le citoyen étranger aux spoliations dont il est pourtant la première victime.

L’indignation « prêt-à-porter »

Le cadrage médiatique et idéologique finit de sculpter cette indignation à géométrie variable en imposant des récits où le gaspillage technique est systématiquement dépolitisé. On présente ces fiascos comme des « défis de modernisation » ou des « erreurs de parcours » inhérentes à la transition numérique, jamais comme une forme de prédation économique organisée. Cette sémantique de la fatalité technologique anesthésie la critique en la rendant ringarde ou technophobe, alors que les enjeux sociaux sont, eux, immédiatement chargés d’une symbolique de lutte entre le bien et le mal. Tant que le détournement de fonds publics par l’inefficacité informatique ne sera pas traduit dans un langage de classe ou de survie communautaire, il restera une simple note de bas de page budgétaire.

L’émergence des nouvelles méthodes de gestion des ressources humaines, axées sur la performance quantifiée et l’objectivation constante, renforce paradoxalement ce silence en traitant l’humain comme une ressource interchangeable au même titre qu’un logiciel. Dans cet univers, la mobilisation citoyenne est vue comme un « bruit » ou une « friction » qu’il faut minimiser par une communication de crise lissée et sans relief. On n’apprend plus aux gestionnaires à être responsables devant la cité, mais à être conformes à des indicateurs de performance qui occultent la dimension éthique de leurs décisions. Cette culture du résultat à court terme occulte les conséquences sociétales de long terme, créant une élite managériale techniquement compétente, mais moralement déconnectée des impacts de son inaction.

Le style de vie moderne, fragmenté et saturé d’informations, favorise une indignation « prêt-à-porter », facile à arborer sur les réseaux sociaux, mais difficile à maintenir face à des dossiers arides. Il est gratifiant de partager un slogan pour une cause humanitaire car cela renforce l’identité sociale et l’appartenance au groupe des « justes », ce qui n’est pas le cas pour une critique des contrats de maintenance logicielle. L’indignation sélective est donc aussi une économie du prestige : on choisit les combats qui rapportent le plus de capital symbolique avec le moins d’effort intellectuel possible. Les enjeux techniques, bien que cruciaux pour la survie des services publics, sont trop austères pour le marché des émotions numériques, condamnant la vérité comptable à l’oubli.

Indignation : le méchant doit être clairement identifiable

Cette asymétrie de la colère crée un espace de non-droit où les grandes firmes de conseil et de technologie peuvent opérer sans crainte de retour de flamme populaire. Elles savent que tant qu’elles ne commettent pas d’impair moral flagrant touchant à l’identité ou aux valeurs sacrées de la tribu, elles peuvent pomper les ressources collectives en toute impunité. C’est une forme de parasitisme systémique qui s’appuie sur la fatigue attentionnelle des citoyens, lesquels préfèrent s’écharper sur des débats culturels polarisants plutôt que de s’unir contre la dilapidation de leur patrimoine commun. L’indignation devient alors un divertissement, un exutoire émotionnel qui ne menace jamais les structures réelles du pouvoir économique et technique.

En fin de compte, l’indignation sélective révèle notre incapacité à politiser la technique, à voir dans le code informatique et les contrats publics les nouvelles chaînes de notre aliénation. Nous restons des êtres de chair et de sang cherchant des coupables de chair et de sang, alors que le pouvoir s’est graduellement déplacé vers des algorithmes et des architectures administratives anonymes. Si nous ne parvenons pas à humaniser ces enjeux froids pour les faire entrer dans le champ de notre morale commune, nous resterons les spectateurs impuissants d’un monde où l’injustice se cache derrière la complexité. La véritable mobilisation de demain ne sera pas seulement émotive, elle sera une conquête de la lisibilité, une exigence de transparence qui refuse de laisser le jargon technique dicter les limites de notre colère.

© Pierre Fraser (PhD, linguiste et sociologue) + Sociologie Visuelle Média, 2026

Sources consultées

  • Brady, W. J., & Van Bavel, J. J. (2020). The MAD Model of Moral Contagion: The Role of Motivation, Attention, and Design in the Spread of Moralized Content Online. Perspectives on Psychological Science.
  • Cordell, C. (2017). L’indignation entre pitié et dégoût : les ambiguïtés d’une émotion morale :: Cairn.info. Raisons politiques, (65), 67-90.
  • Implications Philosophiques. (2019, 29 mars). L’indignation : ses variétés et ses rôles dans la régulation sociale (1/2) – Implications philosophiques. Implications philosophiques.
  • Lalancette, M. (2009). Représentations sociales et opérations discursives en politique : enjeux de spectacularisation [Thèse de doctorat, Université de Montréal]. Bibliothèque et Archives Canada.

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