La promesse d’une vie en santé au-delà de cent ans
Mise en contexte De la philosophie des Lumières aux serveurs de la Silicon Valley, l’humanité cherche à « hacker » la mort en traitant le vieillissement non plus comme une fatalité, mais comme un simple bug informatique à corriger. Des thérapies de réparation cellulaire d’Aubrey de Grey au transfert de la conscience sur support numérique de Ray Kurzweil, l’objectif est de briser les « verrous de la nature » et de s’affranchir des lois de la rareté de Malthus et de la compétition darwinienne.
ANALYSE
Il existe une courbe évolutive qui mènera à un corps quasi parfait ; du moins c’est ce que pensent les transhumanistes. Cette courbe se dessine à partir de quatre tendances lourdes : l’accélération technologique, la convergence technologique, l’augmentation de l’espérance de vie, le transfert du processus évolutif depuis la nature vers une minorité agissante, celle que l’on peut regrouper sous le vocable de Guilde des ingénieurs de la vie[1], dont les racines remontent au Siècle des Lumières. Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, mieux connu sous le nom de Marquis de Condorcet (1743-1794), était l’un de ces penseurs typiques de l’époque du Siècle des Lumières. À la fois mathématicien et philosophe, humaniste, défenseur de l’égalité pour les femmes et de la tolérance religieuse, grand admirateur et biographe de Voltaire, d’obédience économique libérale, inventeur du concept du droit d’auteur, porteur d’un important projet d’instruction publique, inspirateur du système métrique, ardent partisan de tout ce qui pouvait sortir l’homme de son état de minorité, Condorcet a été à son époque une figure dominante du projet des Lumières, à savoir, « faire un usage public de sa raison dans tous les domaines[2] », c’est-à-dire user de la critique et de la liberté absolue de jugement pour se délivrer des préjugés, des superstitions et des illusions.
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Son livre, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, fera époque. À deux cent vingt ans de distance, il est d’une importance capitale aux fins de la présente discussion, parce qu’il est convaincu que les progrès de la raison ― le projet intrinsèque des Lumières, à savoir l’ordre rationnel ― sera suffisant pour éliminer la barbarie. Quelle n’est pas sa déception de constater que, même à son époque, si peu a pu être fait pour assurer le bonheur de l’humanité. Et pourtant, de l’autre côté de l’Atlantique, le 7 septembre 1787, un certain Thomas Jefferson avait réussi à inclure dans la constitution des États-Unis l’idée que la poursuite du bonheur était un droit fondamental légalement reconnu. « L’ami de l’humanité », comme plusieurs qualifiaient Condorcet, « a prouvé que les vices et les malheurs des hommes sont le fruit des institutions sociales ; que la société doit une instruction publique et gratuite qui embrasse ce que l’on fait sur chaque science et sur chaque art, qui facilite le progrès que chacun d’eux doit faire et prépare les moyens de les rendre promptement utiles[3]. »
Déjà est présente en germe l’idée que la science et les progrès qu’elle propose sont neutres et que ce sont les institutions qui en corrompent la finalité. Mais plus encore, lorsque Dyannère suggère qu’« après avoir médité avec lui [Condorcet] sur les époques remarquables de l’Histoire de l’esprit humain, après avoir admiré la sagacité et la profondeur de son génie, l’étendue de ses connaissances, la rapidité et la clarté de son style, vous auriez joui des bienfaits qu’il annonce à la postérité et dont la réalité est démontrée par ceux dont nous jouissons ou dont nous entrevoyons la jouissance[4] », c’est non seulement un acte de foi envers le progrès qui est ici demandé, mais c’est aussi la ferme conviction que le progrès n’est que porteur de bonheur pour tous les hommes. Et si vous pensez à
« la perfectibilité indéfinie de l’espèce humaine, n’admirez-vous pas l’art avec lequel il [Condorcet] suit le progrès des sciences et de la civilisation, l’influence du génie sur les hommes éclairés et celle de ceux-ci sur la multitude. […] Nous ne l’oublierons jamais, chaque science est liée à toutes les autres, et les progrès de chacune d’elles accélèrent par conséquent ceux de toutes les autres[5]. »
Il y a deux idées à retenir dans la phrase précédente : perfectibilité indéfinie de l’espèce humaine et le fait que le progrès de chaque science accélère celle de toutes les autres. Faut-il ici préciser qu’il est possible de parler de progrès à la seule condition de comparer deux états historiques où l’état d’arrivée est supérieur à l’état de départ, et que l’idée de progrès, contrairement à celle de changement ou d’évolution, implique par la force des choses un jugement de valeur.
Cette idée d’une perfectibilité indéfinie de l’espèce humaine est fédératrice, car elle engage à la fois les individus et les institutions et se constitue comme construction sociale. D’ailleurs, les siècles qui suivront n’auront de cesse de prouver qu’il est possible de perfectionner indéfiniment l’être humain. D’autre part, l’idée voulant que le progrès de chaque science accélère celle de toutes les autres se cale directement dans le discours de la Singularité de l’ingénieur américain Ray Kurzweil. Si ce dernier prévoit que la Singularité surviendra dans la troisième décennie du XXIe siècle, c’est justement qu’il se fonde sur la convergence de technologies de pointe comme le développement de l’informatique quantique, des biotechnologies, de la bioinformatique, des nanotechnologies, de la génomique, de l’intelligence artificielle, des neurotechnologies et des sciences cognitives. Ce que Condorcet lui-même disait à propos du futur est plus qu’éloquent : « Enfin, l’espèce humaine doit-elle s’améliorer, soit par de nouvelles découvertes dans les sciences et dans les arts, et par une conséquence nécessaire, dans les moyens de bien-être particulier et de prospérité commune ; soit par des progrès dans les principes de conduite et dans la morale pratique ; soit enfin par le perfectionnement réel des facultés intellectuelles, morales et physiques, qui peut être également la suite, ou de celui des instruments qui augmentent l’intensité ou dirigent l’emploi de ces facultés, ou même celui de l’organisation naturelle[6]. »
Quelques éléments ici à retenir. Premièrement, le progrès scientifique, technique et technologique contribue au progrès moral et aux pratiques de conduite en société. Deuxièmement, le progrès est susceptible de perfectionner non seulement les facultés intellectuelles par l’accumulation toujours plus élargie de savoirs et de connaissances, mais il est aussi susceptible de perfectionner le corps lui-même. On reconnaît là tout le discours sur l’éducation du philosophe britannique John Locke (1632-1704) et du pédagogue allemand Johan Gutsmuth (1759-1839). D’ailleurs, toute la machine olympique roulera aux XXe et XXIe siècles sur cette idée du corps améliorable et perfectible à volonté ― les pays du bloc soviétique en feront l’étonnante démonstration. Troisièmement, et non le moindre, l’idée qu’il serait possible d’améliorer les facultés intellectuelles, soit en les augmentant par une quelconque technologie, soit en les couplant à une quelconque technologie. Finalement, Condorcet prévoyait déjà surseoir à l’évolution naturelle de l’espèce en intervenant sur son « organisation naturelle ». On reconnaît là tout le projet transhumaniste.
Comment Condorcet entrevoyait-il de mettre en œuvre ce programme ? En faisant en sorte que la liberté, l’égalité et la prospérité à l’intérieur même d’une nation et entre nations élèvent le niveau général d’instruction, et que, en retour, cette élévation générale, à travers la science, permette de produire des savoirs et des connaissances qui auraient pour effet de rendre le monde meilleur. Le programme n’est pas banal, car ce développement des sciences produira, d’une certaine façon, un genre de spirale infinie des Lumières. Le résultat est on ne peut plus séduisant : l’accès à une meilleure alimentation ; la mise en place de mesures d’hygiène efficaces ; le développement d’une médecine à même de prolonger l’espérance de vie. Certes, le développement de l’industrie agroalimentaire au XXe siècle a permis de produire des aliments de masse pour une distribution de masse, éliminant d’autant les problèmes de pénurie alimentaire, mais elle a aussi laissé en plan des millions de gens qui ne peuvent avoir accès à des aliments de qualité à cause de leur condition socio-économique, autant dans les pays développés que dans les pays émergents. Le tout-à-l’égout de la fin du XIXe siècle, l’adduction d’eau, l’invention du coude sous l’évier et la toilette, et la gestion des déchets ont largement contribué à prolonger l’espérance de vie. En ce qui concerne la médecine, la découverte des vaccins et celle des antibiotiques auront éliminé la plupart des grandes maladies infectieuses.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’augmentation du niveau de vie et la mise en place d’une véritable classe moyenne auront également contribué à l’augmentation de l’espérance de vie. Condorcet aura donc eu raison : le progrès mènerait de plus en plus au bonheur de l’espèce humaine, et ne dira-t-il pas : « Serait-il absurde, maintenant, de supposer que ce perfectionnement de l’espèce humaine, doit être regardé comme susceptible d’un progrès indéfini, qu’il doit arriver un temps où la mort ne serait plus que l’effet, ou d’accidents extraordinaires, ou de la destruction de plus en plus lente des forces vitales, et qu’enfin la durée de l’intervalle moyen, entre la naissance et la destruction, n’a elle-même aucun terme assignable ? Sans doute, l’homme ne deviendra pas immortel, mais la distance entre le moment où il commence à vivre, l’époque commune où naturellement sans maladie, sans accident, il éprouve la difficulté d’être, ne peut-elle s’accroître sans cesse ?[7] »
Lorsque Condorcet affirme qu’il arrivera un temps où la mort ne sera plus que l’effet ou d’accidents extraordinaires, ou de la destruction de plus en plus lente des forces vitales, et qu’enfin la durée de l’intervalle moyen, entre la naissance et la destruction n’a elle-même aucun terme assignable, il signale de façon quasi prophétique les travaux du bioinformaticien et gérontologue britannique Aubrey de Grey, ardent défenseur du non-vieillissement, qui considère que « les gens, depuis des temps immémoriaux, prétendent qu’il est possible de combattre les effets du vieillissement, mais les faits sont contre eux quand on constate que rien n’a vraiment été concluant. Il y a une fâcheuse tendance à penser qu’il est inévitable de vieillir, et que le vieillissement transcende en quelque sorte nos capacités technologiques, ce qui est, en principe, une absurdité complète. […] Fondamentalement, le corps dispose d’une complexe machinerie antivieillissement déjà intégrée. Cependant, nous n’en comprenons pas encore totalement le fonctionnement et nous devons poser le constat que des dommages tant au niveau moléculaire que cellulaire se produisent et s’accumulent. Le corps travaille aussi fort qu’il le peut pour combattre et endiguer les dommages subis, mais c’est un combat perdu d’avance. Donc, nous ne serons pas en mesure de faire quoi que ce soit pour contrer le vieillissement sans une intervention high-tech, ce sur quoi je travaille présentement[8]. »
Si on place côte à côte les textes de Condorcet et d’Aubrey de Grey, force est de constater que les éléments fédérateurs sont exactement les mêmes : combattre le vieillissement par un progrès indéfini à l’aune de l’intervention de technologies de dernière pointe. Et ce discours est porteur. Bien que Condorcet et de Grey n’affirment pas qu’il y aura un jour possibilité d’atteindre l’immortalité, il n’en reste pas moins que les deux, à deux époques bien différentes, parlent de prolonger l’espérance de vie au-delà de ce qu’elle était à chacune de ces deux époques. On comprendra volontiers que Condorcet pensait peut-être à éliminer les maladies infectieuses, l’un des grands fléaux du XVIIIe siècle, alors que de Grey, souligne fort à propos que, dans « les sociétés industrialisées, plus de 90 % des décès sont causés par le vieillissement. […] Et à l’échelle de la planète, sur les 150 000 décès qui surviennent quotidiennement, plus des deux tiers sont liés au vieillissement[9]. » Et c’est là où les choses deviennent intéressantes, car même si on parvient à allonger de façon considérable l’espérance de vie, il y a fort à parier que de nouvelles causes seront identifiées qui provoquent la mort, que des chercheurs se pencheront sur le problème, et qu’ils tenteront de surseoir, une fois de plus, à la mort. En ce sens, lorsque Ray Kurzweil parle de transférer la conscience dans un ordinateur, il parle tout simplement de ce moment où le seul moyen de contrer la mort sera celui de libérer la conscience de sa gangue de chair.
Avec Condorcet, Aubrey de Grey et Ray Kurzweil, on retrouve bien là cette filiation avec Épicure de vouloir transcender la nature elle-même. Le poète Lucrèce (98-55), dans son ouvrage De rerum natura[10], avait bien saisi l’essence du propos du philosophe grec :
« Alors qu’aux yeux de tous, la vie humaine gisait, immonde, sur terre, écrasée sous le poids de la superstition qui montrait son visage du haut des régions du ciel et menaçait les mortels de son aspect terrifiant, le premier, un Grec [Épicure], simple mortel, osa lever ses yeux d’homme contre elle, et, le premier, osa lui faire face. Ni les fables des dieux, ni les éclairs, ni le ciel aux grondements inquiétants ne l’arrêtèrent : ils stimulèrent d’autant plus l’impétueuse ardeur de son esprit à vouloir être le premier qui briserait les verrous serrés des portes de la nature. La vigueur virulente de son esprit triompha donc ; il s’avança loin au-delà des remparts enflammés de notre monde et parcourut par l’intelligence et la réflexion l’univers immense. Vainqueur, il nous rapporte à son retour ce qui peut naître et ce qui ne le peut pas, ainsi que la loi qui précise finalement le pouvoir de chaque chose et les bornes fixées au cœur des choses. »
Pour rappel, dans la philosophie d’Épicure, les dieux, s’ils existent, sont non seulement relégués loin de la terre, mais ne sont ni intervenus dans la création de l’univers ni ne s’occupent des affaires humaines. De là, le travail d’Épicure est de libérer l’humanité par la connaissance de la nature en mettant de côté l’hypothèse divine — Laplace ne répondra-t-il pas à la question de Napoléon, « Où est Dieu dans tout cela ? », par la célèbre répartie « C’est une hypothèse dont je n’ai pas eu besoin. » Autrement dit, nul besoin d’une divinité pour expliquer la nature et son fonctionnement, le mouvement des planètes et l’agencement des corps célestes. D’ailleurs, Lucrèce est précis à ce sujet : Épicure a été le premier à briser les verrous serrés des portes de la nature et le premier à préciser le pouvoir de chaque chose et les bornes fixées au cœur de chaque chose. Conséquemment, en disposant des secrets de la nature, il devient dès lors possible de passer outre les bornes fixées au cœur de chaque chose et changer la condition humaine. Ce faisant, la vision du futur de Condorcet, qui est si familière, car il ne se passe pas une journée sans que les médias de masse rapportent une nouvelle invention ou découverte susceptible d’améliorer la condition humaine, et ce, à tous les niveaux, ne fait que prolonger cette volonté de briser les verrous serrés des portes de la nature.
Il importe aussi de souligner que le philosophe britannique Francis Bacon (1561-1626), dont Condorcet s’est largement inspiré, avait plaidé pour que l’objectif de l’humanité fût d’« étendre l’empire et la puissance du genre humain tout entier, sur l’immensité des choses ; cette ambition (si on doit lui donner ce nom), on conviendra qu’elle est plus pure, plus noble et plus auguste que toutes les autres[11]. » Cette affirmation de la part de Bacon n’a rien d’anodin, car elle autorise d’intervenir sur la condition humaine. D’ailleurs, Condorcet s’était bien rendu compte qu’en disposant des moyens d’intervenir sur le cours des choses pour contraindre la nature, il serait possible d’améliorer les conditions de vie matérielles, et par ricochet, les conditions morales de la vie en société. Ce que propose ici Condorcet, c’est ni plus ni moins que de construire sur les acquis de chaque génération précédente, un vibrant plaidoyer pour accélérer ainsi le progrès pour faire en sorte que la génération suivante puisse profiter des acquis en question.
La thèse de Condorcet voulant que l’humanité connaisse un progrès indéfini, qu’elle deviendrait de plus en plus sage au fil du temps en appliquant le programme des Lumières, c’est-à-dire l’ordre rationnel, a dû faire face à une forte opposition. C’est l’économiste Thomas Robert Malthus (1766-1834) qui, dans son ouvrage, Essay on the Principle of Population, amorce la fronde contre Condorcet et donne le ton de la vindicte. Pour Malthus, tout le problème se concentre essentiellement sur une augmentation exponentielle de la population, alors que les ressources disponibles, limitées par définition, ne croissent que de façon arithmétique, d’où le constat que les propositions de Condorcet ne peuvent tenir la route, car l’accroissement de la population outrepassera constamment celle des ressources. En ce sens, Malthus ne pouvait entrevoir autre chose qu’un avenir sous le signe de la misère humaine et de la rareté des ressources. Force est de constater, en relevant ce qui se passe aujourd’hui, que c’est Condorcet qui avait raison sur plusieurs points. Pour autant, les idées de Malthus ne sont pas tombées dans le vide. Charles Darwin (1809-1882) a adapté l’idée de la rareté des ressources dans un milieu donné pour expliquer les forces derrière l’évolution, c’est-à-dire la progression naturelle d’une espèce fondée sur la compétition en fonction des ressources disponibles.
Jusqu’à aujourd’hui, la majorité des débats à propos du progrès a été à l’aune des tensions entre les idées de ces trois penseurs : l’optimisme de Condorcet concernant l’amélioration sans fin du genre humain ; le problème malthusien de la rareté des ressources ; la conception darwinienne de la compétition naturelle pour les ressources disponibles comme force d’évolution à travers le temps. Mais voilà, il se pourrait bien que les transhumanistes aient réussi à concilier ces trois idées en préconisant d’une certaine façon la venue d’un autre type d’humanité.
[1] Fraser, P. (2014, 14 février), « L’individu est-il vraiment ce grand oublié de la médecine contemporaine ? », Conclusion de l’atelier présenté par Pierre Fraser dans le cadre du lancement de la revue Aspects sociologiques, Département de sociologie, Université Laval.
[2] Kant, E. (1784), Qu’est-ce que les Lumières ?, Berlin : Berlinische Monatsschrift.
[3] Dyannère, A. (1796), Notice sur la vie et les ouvrages de Condorcet, Leipzig : Pierre-Philippe Wolf, p. 53.