Aller au contenu principal
  • DOCUMENTAIRES
    • Urbanité
    • Littérature québécoise
      • Censure littéraire
      • Poésie québécoise
    • Requiem pour une église
      • Avant que tout ne s’efface
      • Époque noire de l’Église catholique
      • Rejet de l’Église catholique
      • Rôle social de l’Église catholique
    • Vivre avec une différence
      • Handicap et transports
      • Implants cochléaires
      • La différence
      • Traumatisme cranio-cérébral
  • PHOTOGRAPHIE
  • OFFRE DE SERVICES
  • CONTACT

États-Unis ou le droit de vie et de mort sur les nations

Mise en contexte
Oubliez les missiles : la véritable arme de destruction massive américaine est culturelle. Derrière le masque de la nation pacifique se cache une machine d’intervention permanente, propulsée par une ingénierie du récit implacable. Hollywood, via un complexe militaro-cinématographique, transforme le divertissement en bureau de recrutement planétaire où le Pentagone valide chaque scénario. Des hymnes dans les stades aux reconstitutions de batailles, la violence est sublimée en rite de régénération sacré. Portée par la Destinée Manifeste, cette hégémonie sature l’imaginaire, érigeant l’Amérique en sauveur universel dont la domination devient une mission divine inattaquable.

Le droit de vie et de mort sur les nations

L’image d’Épinal d’une Amérique candide, colosse aux pieds d’argile qui ne sortirait ses griffes que sous la contrainte, s’effondre dès que l’on gratte le vernis des manuels scolaires pour y découvrir une nation dont l’ossature même est faite d’acier et de poudre. On nous sert le récit d’un peuple de fermiers pacifiques, mais la réalité est celle d’un expansionnisme viscéral où la guerre n’est pas une rupture, mais le mode de respiration normal d’un État né dans le sang de la Frontière. Ce paradoxe de la « Nation Pacifique[1] » n’est qu’une façade commode derrière laquelle se cache une mécanique d’intervention permanente qui a poussé les bottes américaines sur tous les continents à près de 400 reprises depuis 1776, transformant le « logiciel politique » en une administration du chaos organisé. Comme l’analyse Richard Slotkin dès 1973[2] dans son ouvrage séminal sur le mythe de la Frontière, cette violence n’est pas perçue comme un crime, mais comme un rite de régénération nécessaire, une « purification par le combat » qui permet à la nation de s’étendre tout en se persuadant de sa propre innocence originelle[3]. En ce sens, le Pentagone n’est pas un simple bâtiment administratif, c’est l’autel de cette religion civile, un centre névralgique dont l’ombre s’étend sur le monde entier, rappelant à chaque instant que pour Washington, la diplomatie n’est souvent que l’intervalle poli entre deux bombardements tactiques. Cette omniprésence militaire s’inscrit en droite ligne dans la Destinée Manifeste, cette conviction quasi mystique que le sol américain doit s’étendre pour porter la lumière, quitte à ce que cette lumière soit celle des explosions.

Lire la suite de cet article

Le déploiement de la puissance américaine ne se limite pas aux porte-avions croisant au large des côtes ennemies. Elle s’insinue avant tout dans l’imaginaire collectif par le biais d’une alliance occulte entre le Pentagone et les studios de Burbank. Ce complexe « militaro-cinématographique » a littéralement transformé Hollywood en un bureau de recrutement à l’échelle planétaire, où la pellicule est devenue une munition de gros calibre destinée à saturer les esprits. Dès que John Ford[4] ou Frank Capra[5] troquaient leur casquette de réalisateur pour l’uniforme, l’image cessait d’être de l’art pour devenir de l’ingénierie sociale, une collaboration où l’armée prête ses chars Abrams et ses escadrilles de F-16 contre un droit de regard castrateur sur le scénario. Cette symbiose a créé une « culture de la guerre » où le divertissement devient le véhicule principal de l’idéologie hégémonique, normalisant l’usage de la force brute sous les traits d’un héroïsme hollywoodien lissé[6]. Un film comme Il faut sauver le soldat Ryan ne se contente pas de montrer la boue et les tripes de Normandie ; il réinjecte de la moralité là où il n’y a que de la géopolitique, transformant chaque intervention, même les plus douteuses comme l’invasion de l’Irak, en une croisade nécessaire du Bien contre le Mal. C’est la Destinée Manifeste passée au filtre Technicolor, une réécriture constante du réel où l’Amérique se donne le beau rôle du sauveur universel pour mieux justifier son emprise sur les ressources et les consciences du globe.

Cette militarisation ne s’arrête pas aux portes des cinémas, elle s’invite dans le hot-dog du dimanche et dans le vacarme des stades, sacralisant le quotidien jusqu’à l’écœurement. Le sport n’est plus un jeu, c’est un champ de bataille symbolique où l’hymne national, instauré systématiquement après la Seconde Guerre mondiale, agit comme un rappel à l’ordre patriotique pour des masses dont on veut s’assurer la loyauté indéfectible. On voit des milliers de civils, des pères de famille et des étudiants, passer leurs week-ends à rejouer la bataille de Guam ou de Gettysburg, transformant le carnage historique en un folklore familial où l’on polit son fusil entre deux bières. Ce nouveau militarisme américain est le résultat d’une sédimentation culturelle où l’armée est devenue l’institution la plus respectée, voire la seule encore sacrée, dans une société civile par ailleurs fragmentée[7]. Ces reconstitutions, ou reenactments, ne sont pas des hommages neutres au passé, mais une manière d’ancrer la logique de conquête de la Destinée Manifeste dans les gènes des générations futures, faisant de la guerre un objet esthétique et désirable. Le fusil devient l’extension du bras du pionnier, et chaque match de football américain se transforme en une célébration de la conquête territoriale, rappelant que l’identité yankee ne se conçoit que dans le mouvement vers l’avant et l’écrasement de l’opposition.

Et au sommet de cet édifice trône le « Roman National[8] », cette construction idéologique qui confère à l’Amérique une hégémonie morale dont elle se croit la seule dépositaire légitime. C’est l’idée d’une « mission sacrée », théorisée par Woodrow Wilson dès 1917, qui postule que les valeurs américaines sont par nature universelles et qu’il est du devoir impérieux de la nation de les exporter, souvent à la pointe de la baïonnette. Cette conviction s’enracine dans une lecture providentielle de l’histoire où les États-Unis sont la « Nouvelle Jérusalem[9] », une Cité sur la colline dont la lumière doit guider — ou aveugler — le reste de l’humanité[10]. Contrairement aux vieilles nations européennes qui traînent leur passé colonial comme un boulet, l’Amérique célèbre ses victoires de 14-18 et de 39-45 comme des actes de naissance rédempteurs, des preuves éclatantes de son exceptionnalisme moral. Cette unanimité culturelle ne laisse aucune place au doute ou à l’autocritique, car remettre en cause la légitimité d’une intervention reviendrait à blasphémer contre le destin même du pays. La Destinée Manifeste n’est donc pas une relique du XIXe siècle, c’est le moteur rugissant d’une superpuissance qui ne peut s’imaginer qu’en centre du monde, convaincue que sa domination est un service rendu à une humanité trop aveugle pour se gouverner elle-même sans la tutelle bienveillante de ses bombes.


[1] Pour les idéologues du XIXe siècle, si Dieu avait voulu que l’Amérique s’arrête aux Rocheuses, il n’aurait pas donné la Californie. Devenir une « Nation Pacifique », c’était revendiquer un rôle de tuteur sur l’Asie et les îles environnantes. Ce concept est le prolongement naturel de la Frontière et de la Destinée manifeste. Il marque le moment où l’expansion américaine, arrivée au bout du continent, décide que son influence ne doit pas s’arrêter au rivage de la Californie.

[2] Slotkin, R. (1973). Regeneration Through Violence: The Mythology of the American Frontier, 1600–1860. Wesleyan University Press.

[3] C’est le moment où la plume qui rédige la Déclaration d’indépendance (« Tous les hommes sont créés égaux ») est la même qui signe les actes d’achat d’esclaves. Ce péché originel consiste à avoir défini la Liberté par la Propriété. Pour que le pionnier soit libre sur sa terre, il a fallu nier l’humanité de celui qui la cultivait (l’esclave) et de celui qui l’occupait (l’Autochtone).

[4] Si Frederick Jackson Turner a écrit la théorie de la Frontière, John Ford l’a mise en images. À travers ses westerns (comme La Chevauchée fantastique ou La Poursuite infernale), il a imposé l’iconographie de l’Ouest. Il n’est pas seulement l’un des plus grands cinéastes de l’histoire (détenteur du record de 4 Oscars du meilleur réalisateur), il est surtout le grand architecte visuel des mythes américains.

[5] Si John Ford était le peintre de la « Frontière » et de l’espace, Frank Capra (1897-1991) était le poète de la « Cité sur la colline » appliquée à la vie quotidienne. Immigrant sicilien arrivé aux États-Unis à l’âge de six ans, il est devenu le cinéaste incarnant par excellence le « Rêve américain ».

[6] Boggs, C., & Pollard, T. (2007). The Hollywood War Machine: U.S. Militarism and Popular Culture. Paradigm Publishers.

[7] Bacevich, A. J. (2005). The New American Militarism: How Americans Are Seduced by War. Oxford University Press.

[8] Le « Roman National » américain (The Great American Narrative) est un ensemble de récits, de mythes et de symboles qui transforment l’histoire des États-Unis en une épopée cohérente, héroïque et porteuse d’un sens universel : les Pères fondateurs, le contrat moral, la mission rédemptrice, le progrès inévitable, le pionner, l’homme ordinaire, le self-made man, l’expansion géographique

[9] Le concept de la « Nouvelle Jérusalem » est la racine théologique et mystique de l’identité américaine. C’est le socle sur lequel reposent tous les autres mythes (la Cité sur la colline, la Destinée manifeste et même le Roman national). Pour les premiers colons puritains, l’Amérique n’était pas seulement une terre d’accueil, mais le lieu de la réalisation des prophéties bibliques.

[10] Stephanson, A. (1995). Manifest Destiny: American Expansion and the Empire of Right. Hill and Wang.

France | Québec

L’Amérique n’est pas une nation qui fait la guerre ; elle est la guerre faite nation, un colosse de fer qui se drape dans le velours du messianisme pour mieux occulter une prédation vieille de deux siècles. L’Amérique ne vous bombarde pas, elle vous libère de vous-mêmes dans un élan de générosité biblique qui ressemble furieusement à un passage à tabac industriel.

Ce deuxième volet des Cahiers du Réel s’attaque au grand récit américain du « monde libre » pour révéler une hégémonie qui se vit comme un sacerdoce, ce fameux « service rendu à l’humanité » dont la facture se règle invariablement en barils de sang et en décombres fumants. Sous le vernis de la démocratie exportée se cache un ADN forgé par le combat perpétuel, une « Destinée Manifeste » qui transforme chaque invasion en un acte de charité chrétienne où le fusil du pionnier devient le sceptre de la raison. Cette violence n’est jamais vécue par Washington comme une agression vulgaire, mais comme une purification, une « régénération » nécessaire pour que le reste du monde, dans sa fange et son chaos, finisse par ressembler à un centre commercial de l’Ohio.

ISBN‏ :‎ 978-2923690230 | 261 pages

Lire un aperçu de cet essai

Chapitre 3
Le pari nucléaire

L’arme atomique, initialement conçue dans les laboratoires fiévreux de Los Alamos comme l’instrument d’une hégémonie absolue et d’une fin définitive de la boucherie par l’annihilation, n’est-elle pas devenue, par sa prolifération incontrôlée et son basculement dans une multipolarité nerveuse, le moteur principal d’une instabilité mondiale chronique ? L’hypothèse que nous soutiendrons ici est que l’atome, loin de figer l’histoire dans une Pax Americana éternelle, a engendré une fragmentation de la puissance où la dissuasion n’opère plus comme un bouclier protecteur pour le gendarme du monde, mais comme une licence d’agression asymétrique et une assurance-vie pour les régimes contestataires. Si les architectes du projet Manhattan avaient pu anticiper la dilution de leur secret, ils auraient sans doute hésité devant la boîte de Pandore qu’ils ouvraient, car l’atome a fini par paralyser la puissance même qu’il était censé sacraliser.

[Abonnez-vous pour accéder au contenu intégral de cet essai]

Le droit de vie et de mort sur les nations

Le 6 août 1945, lorsque le bombardier B-29 Enola Gay décolle de la base de Tinian dans les îles Mariannes, il transporte bien plus qu’une charge explosive ; il emporte un basculement ontologique où la science rejoint l’apocalypse pour dicter un nouvel ordre mondial. Ce fut aussi un choc sans précédent qui brisa net la résistance psychologique japonaise, Hiroshima et Nagasaki devenant les vestiges d’une victoire militaire totale que les États-Unis n’auraient sans doute jamais obtenue aussi promptement par des moyens conventionnels sans payer un tribut de sang inacceptable. Truman décida donc d’utiliser unilatéralement cette foudre nouvelle dans sa volonté de vouloir éradiquer totalement le militarisme nippon, sans compromis ni négociation, imposant ainsi l’idée que l’Amérique détenait désormais le droit régalien de vie ou de mort sur les nations. Cette décision ne visa pas seulement à clore le chapitre du Pacifique, mais agissait déjà comme une diplomatie atomique brutale destinée à pétrifier Moscou et à tracer les contours d’un siècle américain sous ombre radioactive[1].

De facto, l’utilisation de la bombe fut immédiatement perçue au sein du Pentagone naissant comme la garantie d’une victoire totale, outil capable de forcer une capitulation inconditionnelle sans que le pays n’ait à sacrifier des millions de ses fils sur les plages d’invasion de l’archipel nippon. Les États-Unis ont alors cru avoir débusqué le remède définitif aux bourbiers terrestres et aux guerres d’usure, imaginant un futur où leur seule volonté technique suffirait à maintenir l’ordre planétaire depuis la stratosphère. Cette hubris technologique a donc installé l’idée que la puissance ne se mesure plus au nombre de divisions d’infanterie, mais à la capacité de rayer une métropole de la carte en quelques secondes par une simple pression sur un bouton. Et c’est à ce moment que le Pentagone devint le centre de gestion de cette nouvelle ère, où la guerre, évacuée de sa dimension charnelle pour le soldat américain, s’est transformé en une opération logistique de destruction massive gérée par une bureaucratie de l’apocalypse.

[Abonnez-vous pour accéder au contenu intégral de cet essai]

L’impact sur l’ordre mondial fut immédiat et structurant : les Nations Unies, le système de Bretton Woods et l’OTAN naissant sous le parapluie nucléaire d’une superpuissance qui dictait désormais les règles du jeu avec la certitude de l’invincibilité. Washington a donc imposé ses valeurs libérales et son système financier de la façon la plus efficace possible, car personne n’oserait contester sérieusement le détenteur du monopole de la foudre, créant de facto une période de domination unipolaire sans partage qui semblait devoir durer l’éternité. On crut alors que la paix mondiale serait désormais garantie par la terreur sacrée de l’atome, un genre de forme de stabilité imposée par le haut où le gendarme du monde n’aurait eu qu’à montrer ses muscles nucléaires pour faire taire les velléités de conquête. Toutefois, cette période de monopole fut, somme toute, assez courte, une parenthèse enchantée de quatre ans, qui forgea durablement le logiciel politique d’une Amérique convaincue d’être la nation indispensable investie d’une mission divine de police globale. On peut ici considérer que ce passage, dès 1949, à un monde nucléaire bipolaire, provoqué par l’explosion de la première bombe soviétique surnommée RDS-1 par les services de renseignement, a transformé la dissuasion en un dialogue de sourds entre deux colosses dont les arsenaux n’allaient avoir de cesse de s’élargir jusqu’à l’absurde.

De là, la peur de la « Destruction Mutuelle Assurée » (MAD) devint le pivot central de ce que John Lewis Gaddis[2], en 1987, a qualifié de « Longue Paix », car le risque d’une apocalypse nucléaire totale verrouillait toutes les frontières européennes et empêchait toute confrontation directe entre le Kremlin et la Maison-Blanche[3]. Les deux blocs se livrèrent donc des guerres par procuration sanglantes en Asie ou en Afrique, mais n’osèrent jamais franchir la ligne rouge qui aurait entraîné l’effondrement définitif de la civilisation industrielle. Autrement dit, la dissuasion entre ces deux superpuissances a fonctionné avec une efficacité macabre, reposant sur une froide rationalité partagée entre deux acteurs qui, malgré leur haine idéologique, craignaient autant l’un que l’autre le silence des cendres.

Cependant, la fin de ce monopole binaire et l’émergence de nouvelles puissances comme le Royaume-Uni, la France, puis la Chine populaire de Mao en 1964, vinrent fissurer cette simplicité architecturale pour introduire les prémices d’une instabilité multipolaire complexe. Chaque nation chercha alors à forger son propre sanctuaire nucléaire pour ne plus dépendre de la protection incertaine d’un protecteur lointain, transformant l’atome en un symbole de souveraineté absolue et de fierté nationale indécrottable. A posteriori, cette prolifération montra que le secret technologique ne pourrait être gardé éternellement dans un coffre-fort à Washington, et que la science de la destruction totale était devenue un bien commun pour quiconque possédait les ressources industrielles et l’obstination politique nécessaires. Dès lors, l’équilibre du monde ne repose plus sur un axe unique de stabilité, mais sur une constellation de forces dont les intérêts divergeaient de plus en plus radicalement du centre impérial américain.

[Abonnez-vous pour accéder au contenu intégral de cet essai]

Les parias du nucléaire

Aujourd’hui, l’émergence de puissances considérées comme parias, à l’instar de la Corée du Nord, a prouvé qu’un pays isolé et économiquement exsangue pouvait tenir tête à l’empire américain s’il possédait seulement quelques ogives fonctionnelles : ce qui est particulièrement ironique dans les circonstances, alors que le « pygmée » défi le géant et l’oblige à la retenue nucléaire. Pour le die sans artifices, Kim Jong-un, en possédant la bombe comme une assurance-vie inattaquable pour sa dynastie, a totalement inversé la logique de la dissuasion : ce n’est plus le gendarme qui dissuade le fauteur de troubles par sa force de frappe, mais le fauteur de troubles qui paralyse le gendarme par la menace d’une frappe tactique désespérée. Auquel cas, Washington sait désormais qu’il ne risquera jamais la destruction de Los Angeles pour sauver Séoul d’un chantage nucléaire, ce qui fragiliserait d’autant toutes les alliances traditionnelles et encouragerait d’autres nations à suivre ce chemin de la sanctuarisation atomique. La Corée du Nord a ainsi brisé le mythe de l’invincibilité américaine en démontrant que l’atome est le grand égalisateur de puissance, permettant au pygmée de tenir le géant en respect.

Et c’est dans ce cadre à la limite schizophrénique que le monde multipolaire actuel est d’autant plus instable que des acteurs comme l’Iran frappent avec insistance à la porte du club nucléaire, menaçant de déclencher une réaction en chaîne incontrôlable au Moyen-Orient où l’Arabie Saoudite ou bien la Turquie pourraient réclamer leur propre bombe pour ne pas être rayées de la carte. On n’est plus dans la rationalité froide et prévisible de la Guerre froide, mais dans une ère de provocations constantes et de jeux de dupes où le risque d’erreur de calcul tactique est immense. D’un point de vue strictement géopolitique, la dissuasion devient ici tripolaire ou multipolaire, multipliant d’autant et de façon exponentielle les variables d’incertitude et rend la gestion des crises quasiment impossible par les canaux diplomatiques classiques hérités du siècle dernier. Dans les faits, et l’Histoire en a fait la démonstration, la surexpansion d’une puissance survient généralement au moment où elle doit faire face à des menaces éparpillées et nucléarisées qu’elle ne peut plus contenir par la simple projection de sa force conventionnelle.

La Chine, quant à elle, n’a pas le choix d’accélérer massivement la modernisation de son arsenal, tout en cherchant à atteindre la parité avec les États-Unis et la Russie pour affirmer son hégémonie en Asie et sécuriser ses ambitions territoriales sur Taïwan. On peut vraisemblablement supposer que cette course aux armements d’un nouveau genre montre que l’atome reste, pour Pékin, l’outil indispensable pour chasser l’influence américaine de ses eaux territoriales et imposer son propre ordre régional fondé sur la force brute. Désormais, la dissuasion n’est plus ce bouclier statique destiné à maintenir le statu quo ; elle est devenue une arme de mouvement, un levier politique agressif utilisé pour redessiner les zones d’influence au détriment de l’ordre né en 1945. Auquel cas, cette instabilité viendrait du fait que chaque nouvel acteur nucléaire réduirait mécaniquement la liberté d’action des États-Unis, forçant le gendarme au compromis amer là où il imposait autrefois sa volonté souveraine.

[Abonnez-vous pour accéder au contenu intégral de cet essai]


[1] Alperovitz, G. (1965). Atomic Diplomacy: Hiroshima and Potsdam. Simon and Schuster.

[2] Surnommé le « Doyen des historiens de la Guerre froide », Gaddis est un professeur émérite à l’université de Yale et l’une des figures les plus influentes de l’historiographie américaine contemporaine.

[3] Gaddis, J. L. (1987). The Long Peace: Inquiries into the History of the Cold War. Oxford University Press.

[4] Waltz, K. N. (1981). The Spread of Nuclear Weapons: More May Be Better. Adelphi Papers, No. 171. International Institute for Strategic Studies.

Partager :

  • Partager sur X(ouvre dans une nouvelle fenêtre) X
  • Partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre) Facebook
J’aime chargement…

 

Chargement des commentaires…
 

    • Commentaire
    • Rebloguer
    • S'abonner Abonné
      • Sociologie Visuelle Média
      • Rejoignez 67 autres abonnés
      • Vous disposez déjà dʼun compte WordPress ? Connectez-vous maintenant.
      • Sociologie Visuelle Média
      • S'abonner Abonné
      • S’inscrire
      • Connexion
      • Copier lien court
      • Signaler ce contenu
      • Voir la publication dans le Lecteur
      • Gérer les abonnements
      • Réduire cette barre
    %d