L’Amérique, une pulsion territoriale brute
Mise en contexte
En 2026, l’Amérique adopte la doctrine « Donroe » : une pulsion territoriale brute où la frontière devient un horizon de conquête permanent. De Caracas au Groenland, Washington impose sa loi par la force. Cette Destinée Manifeste devient technologique : l’IA et le silicium sont des territoires à clôturer pour assurer une hégémonie totale. En utilisant l’énergie comme arme de coercition, les USA instaurent une « diplomatie du racketteur » : la protection militaire se monnaye désormais au pourcentage du PIB. C’est l’acte de décès de l’ordre libéral au profit d’un réalisme brutal.
La géographie est un destin et l’Amérique est le géographe en chef
Aujourd’hui, en 2026, la Destinée Manifeste ne s’est pas éteinte sous les décombres du XXe siècle. Elle a simplement muté pour redevenir ce qu’elle était à l’origine : une pulsion territoriale brute et une certitude morale bétonnée. Ce retour aux sources s’incarne avec une violence spectaculaire dans la réaffirmation d’une zone d’influence exclusive sur l’hémisphère occidental, une sorte de « Corollaire Trump » à la doctrine Monroe, devenue doctrine Donroe, qui ne s’embarrasse plus des gants blancs de la diplomatie multilatérale. L’opération Absolute Resolve en janvier 2026, qui a vu les forces spéciales capturer le président vénézuélien au cœur de Caracas, n’est pas un incident isolé, mais le point d’orgue d’une logique où la frontière n’est plus une ligne de défense, mais un horizon de conquête. Cette recolonisation stratégique puise dans l’imaginaire du XIXe siècle, transformant des pays souverains en arrière-cours dont les ressources — pétrole, minéraux, terres rares, accès maritimes — appartiennent de droit à la puissance qui a la force de les saisir[1]. Quand Washington menace de reprendre le contrôle du canal de Panama ou lorgne ouvertement sur la souveraineté du Groenland, le message est limpide : la géographie est un destin et l’Amérique est le géographe en chef. Cette vision néo-impériale ne cherche pas l’adhésion, elle impose sa loi, faisant du continent un sanctuaire où aucun rival non-hémisphérique, qu’il soit chinois ou russe, n’est toléré.
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Le combat pour la domination ne se joue donc plus seulement dans la boue de la jungle ou le béton des capitales ; il s’est déplacé vers la nouvelle frontière immatérielle du silicium et des algorithmes où la quête de la suprématie en intelligence artificielle est devenue la version numérique de la ruée vers l’or, une « Destinée Manifeste technologique » où le contrôle des centres de données et de l’énergie de base est perçu comme un impératif de survie nationale. La Stratégie de Sécurité Nationale américaine de 2025[2] ne fait d’ailleurs aucun mystère sur ses intentions : la prospérité américaine est la condition sine qua non de sa puissance militaire, et cette prospérité dépend désormais d’une victoire totale dans la bataille des semi-conducteurs. On crée alors des « Science Clouds[3] » et on lance la mission Genesis vers Mars non pas par curiosité scientifique, mais pour planter le drapeau étoilé sur chaque nouveau territoire, qu’il soit virtuel ou spatial[4]. C’est une extension logique du mythe de la Frontière où l’innovation n’est pas un bien commun, mais un territoire à clôturer et à défendre contre les barbares de l’extérieur. L’idée même que l’Amérique pourrait partager ses avancées technologiques ou se plier à des normes internationales limitant sa puissance de calcul est jugée hérétique, car pour la Cité sur la colline, être deuxième n’est pas une option, c’est une déchéance métaphysique.
Cette fureur hégémonique s’appuie sur un « logiciel de l’abondance[5] » qui transforme l’énergie en une arme de coercition massive, effaçant la distinction entre sécurité économique et guerre totale. En 2026, l’Amérique ne se contente plus d’être autosuffisante ; elle utilise sa production record de pétrole brut — dépassant les 13,8 millions de barils par jour — pour dicter les prix mondiaux et asphyxier ses adversaires comme l’Iran ou la Russie sans avoir besoin d’un blocus naval permanent. Dans cette nouvelle donne, le pétrole américain est devenu le sang de la nouvelle « Destinée Manifeste », un fluide qui irrigue non seulement les chars, mais aussi le rêve industriel de relocalisation des usines sur le sol national pour gagner ce que les stratèges appellent la « bataille de la charge de base » pour l’IA[6]. Ce nouveau militarisme s’insinue dans chaque pore de la société, et aujourd’hui, cette militarisation prend la forme d’une défense acharnée des lignes d’approvisionnement en minéraux critiques. Chaque mine de lithium, chaque gisement de cobalt devient une nouvelle redoute à sécuriser, car dans l’esprit de Washington, le droit de propriété suit la capacité de projection de force. C’est un monde où la diplomatie transactionnelle a remplacé les alliances idéologiques : on ne demande plus aux alliés s’ils partagent nos valeurs, on leur demande quel pourcentage de leur PIB ils injectent dans la machine de guerre commune[7].
En ce sens, l’injonction de Trump à l’endroit des alliés de l’OTAN signe l’acte de décès définitif du messianisme wilsonien au profit d’une diplomatie du racketteur où la valeur morale s’efface devant la froideur comptable du pourcentage du PIB. Dans ce monde de la transaction pure, on ne demande plus aux vassaux s’ils croient encore en la Nouvelle Jérusalem ou s’ils partagent les oripeaux d’une démocratie moribonde, on exige d’eux qu’ils injectent leur capital dans une machine de guerre dont les clés, les codes et le logiciel de l’abondance restent la propriété exclusive de la Silicon Valley et du Pentagone. C’est la forme ultime de la coercition massive : une alliance transformée en redevance où la protection n’est plus un engagement de principe mais un service facturé, forçant chaque partenaire à nourrir l’infrastructure technologique de Raytheon pour maintenir un semblant de place sous le dôme sécuritaire américain. Cette mutation achève de transformer le Roman National en un grand livre de comptes où la souveraineté européenne n’est plus qu’une variable d’ajustement, mais bien un simple et banal figurant budgétaire dans la perpétuation d’une « Destinée Manifeste » qui se nourrit désormais de la richesse de ses propres alliés pour assurer sa charge de base hégémonique.
Finalement, le masque de l’exceptionnalisme moral est tombé pour révéler les lois d’airain d’un réalisme brutal où la force est la seule source de légitimité internationale. Les conseillers de l’ombre de l’administration trumpienne, tels que Stephen Miller, ne s’embarrassent plus des politesses internationales ou de la Charte des Nations Unies, préférant invoquer un droit de conquête qui semblait avoir disparu avec le XIXe siècle. On assiste plutôt à une répudiation systématique de l’ordre libéral né de 1945 au profit d’une vision du monde divisée en sphères d’influence où les grands prédateurs dévorent les plus petits pour maintenir leur rang. Ce n’est plus l’Amérique qui sauve le monde, c’est l’Amérique qui se sauve elle-même au détriment du monde, convaincue que sa « grandeur inhérente » lui donne un chèque en blanc pour briser les règles qu’elle a elle-même édictées[8]. Cette évolution marque la fin de l’universalisme wilsonien pour un retour au nationalisme le plus pur, une destinée qui n’est plus manifeste par la grâce de Dieu, mais par la puissance de feu de ses porte-avions. Dans ce paysage dévasté par le cynisme, la guerre est devenue une constante, un outil de gestion banal que l’on brandit à chaque tweet ou chaque trumpeet, rappelant que pour la superpuissance, la paix n’est jamais qu’une préparation plus ou moins longue au prochain choc.
[1] Kupchan, C. (2026). The Return of the Frontier: Neo-Imperialism in the 21st Century. Academic Press of New York.
[2] White House. (2025). National Security Strategy of the United States. Government Printing Office.
[3] L’expression « Science Clouds » illustre la convergence entre la puissance de calcul (le Cloud) et la stratégie de souveraineté scientifique des États-Unis. Il représente l’infrastructure matérielle de la « mission sacrée » moderne de États-Unis. Si John Ford filmait l’espace horizontal (l’Ouest), l’administration américaine investit aujourd’hui l’espace vertical et immatériel. La déterritorialisation : la puissance de calcul n’est plus liée à un lieu physique, mais elle est partout. Le contrôle des données : posséder le « nuage », c’est posséder la capacité de définir la vérité scientifique et de modéliser le futur via l’IA.
[4] Le Projet Genesis est une proposition scientifique audacieuse qui s’inscrit dans la lignée de la « Nouvelle Jérusalem ». L’objectif est d’envoyer des sondes automatiques transportant des micro-organismes (algues, bactéries) sur des exoplanètes ou des planètes comme Mars pour y initier la vie. La philosophie à la base du concept n’est pas de la terraformation pour l’humain, mais de la biopoïèse (création de vie). L’idée est de donner un « coup de pouce » à l’évolution sur des mondes où la vie n’a pas pu apparaître seule. Le lien avec la Singularité technologique repose sur l’idée que l’IA et les sondes autonomes peuvent agir comme des semeurs de vie à l’échelle galactique.
[5] La notion de « logiciel de l’abondance » décrit une mutation radicale de la puissance géopolitique à l’ère de l’IA qui suggère que l’abondance (numérique ou énergétique) n’est plus une fin en soi, mais un levier de domination.
[6] La « bataille de la charge de base » (Baseload Power Battle) représente la collision brutale entre le monde immatériel de l’intelligence artificielle et la réalité physique de la production d’énergie.
[7] Bacevich, A. J. (2005). Op. cit.
[8] Lynch, C. (2026). The New Right Openly Pines for Manifest Destiny 2.0. URL : https://jacobin.com/2026/01/trump-maga-imperialism-colonialism-conquest.

L’Amérique n’est pas une nation qui fait la guerre ; elle est la guerre faite nation, un colosse de fer qui se drape dans le velours du messianisme pour mieux occulter une prédation vieille de deux siècles. L’Amérique ne vous bombarde pas, elle vous libère de vous-mêmes dans un élan de générosité biblique qui ressemble furieusement à un passage à tabac industriel.
Ce deuxième volet des Cahiers du Réel s’attaque au grand récit américain du « monde libre » pour révéler une hégémonie qui se vit comme un sacerdoce, ce fameux « service rendu à l’humanité » dont la facture se règle invariablement en barils de sang et en décombres fumants. Sous le vernis de la démocratie exportée se cache un ADN forgé par le combat perpétuel, une « Destinée Manifeste » qui transforme chaque invasion en un acte de charité chrétienne où le fusil du pionnier devient le sceptre de la raison. Cette violence n’est jamais vécue par Washington comme une agression vulgaire, mais comme une purification, une « régénération » nécessaire pour que le reste du monde, dans sa fange et son chaos, finisse par ressembler à un centre commercial de l’Ohio.
ISBN : 978-2923690230 | 261 pages
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Chapitre 3
Le pari nucléaire
L’arme atomique, initialement conçue dans les laboratoires fiévreux de Los Alamos comme l’instrument d’une hégémonie absolue et d’une fin définitive de la boucherie par l’annihilation, n’est-elle pas devenue, par sa prolifération incontrôlée et son basculement dans une multipolarité nerveuse, le moteur principal d’une instabilité mondiale chronique ? L’hypothèse que nous soutiendrons ici est que l’atome, loin de figer l’histoire dans une Pax Americana éternelle, a engendré une fragmentation de la puissance où la dissuasion n’opère plus comme un bouclier protecteur pour le gendarme du monde, mais comme une licence d’agression asymétrique et une assurance-vie pour les régimes contestataires. Si les architectes du projet Manhattan avaient pu anticiper la dilution de leur secret, ils auraient sans doute hésité devant la boîte de Pandore qu’ils ouvraient, car l’atome a fini par paralyser la puissance même qu’il était censé sacraliser.
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Le droit de vie et de mort sur les nations
Le 6 août 1945, lorsque le bombardier B-29 Enola Gay décolle de la base de Tinian dans les îles Mariannes, il transporte bien plus qu’une charge explosive ; il emporte un basculement ontologique où la science rejoint l’apocalypse pour dicter un nouvel ordre mondial. Ce fut aussi un choc sans précédent qui brisa net la résistance psychologique japonaise, Hiroshima et Nagasaki devenant les vestiges d’une victoire militaire totale que les États-Unis n’auraient sans doute jamais obtenue aussi promptement par des moyens conventionnels sans payer un tribut de sang inacceptable. Truman décida donc d’utiliser unilatéralement cette foudre nouvelle dans sa volonté de vouloir éradiquer totalement le militarisme nippon, sans compromis ni négociation, imposant ainsi l’idée que l’Amérique détenait désormais le droit régalien de vie ou de mort sur les nations. Cette décision ne visa pas seulement à clore le chapitre du Pacifique, mais agissait déjà comme une diplomatie atomique brutale destinée à pétrifier Moscou et à tracer les contours d’un siècle américain sous ombre radioactive[1].
De facto, l’utilisation de la bombe fut immédiatement perçue au sein du Pentagone naissant comme la garantie d’une victoire totale, outil capable de forcer une capitulation inconditionnelle sans que le pays n’ait à sacrifier des millions de ses fils sur les plages d’invasion de l’archipel nippon. Les États-Unis ont alors cru avoir débusqué le remède définitif aux bourbiers terrestres et aux guerres d’usure, imaginant un futur où leur seule volonté technique suffirait à maintenir l’ordre planétaire depuis la stratosphère. Cette hubris technologique a donc installé l’idée que la puissance ne se mesure plus au nombre de divisions d’infanterie, mais à la capacité de rayer une métropole de la carte en quelques secondes par une simple pression sur un bouton. Et c’est à ce moment que le Pentagone devint le centre de gestion de cette nouvelle ère, où la guerre, évacuée de sa dimension charnelle pour le soldat américain, s’est transformé en une opération logistique de destruction massive gérée par une bureaucratie de l’apocalypse.
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L’impact sur l’ordre mondial fut immédiat et structurant : les Nations Unies, le système de Bretton Woods et l’OTAN naissant sous le parapluie nucléaire d’une superpuissance qui dictait désormais les règles du jeu avec la certitude de l’invincibilité. Washington a donc imposé ses valeurs libérales et son système financier de la façon la plus efficace possible, car personne n’oserait contester sérieusement le détenteur du monopole de la foudre, créant de facto une période de domination unipolaire sans partage qui semblait devoir durer l’éternité. On crut alors que la paix mondiale serait désormais garantie par la terreur sacrée de l’atome, un genre de forme de stabilité imposée par le haut où le gendarme du monde n’aurait eu qu’à montrer ses muscles nucléaires pour faire taire les velléités de conquête. Toutefois, cette période de monopole fut, somme toute, assez courte, une parenthèse enchantée de quatre ans, qui forgea durablement le logiciel politique d’une Amérique convaincue d’être la nation indispensable investie d’une mission divine de police globale. On peut ici considérer que ce passage, dès 1949, à un monde nucléaire bipolaire, provoqué par l’explosion de la première bombe soviétique surnommée RDS-1 par les services de renseignement, a transformé la dissuasion en un dialogue de sourds entre deux colosses dont les arsenaux n’allaient avoir de cesse de s’élargir jusqu’à l’absurde.
De là, la peur de la « Destruction Mutuelle Assurée » (MAD) devint le pivot central de ce que John Lewis Gaddis[2], en 1987, a qualifié de « Longue Paix », car le risque d’une apocalypse nucléaire totale verrouillait toutes les frontières européennes et empêchait toute confrontation directe entre le Kremlin et la Maison-Blanche[3]. Les deux blocs se livrèrent donc des guerres par procuration sanglantes en Asie ou en Afrique, mais n’osèrent jamais franchir la ligne rouge qui aurait entraîné l’effondrement définitif de la civilisation industrielle. Autrement dit, la dissuasion entre ces deux superpuissances a fonctionné avec une efficacité macabre, reposant sur une froide rationalité partagée entre deux acteurs qui, malgré leur haine idéologique, craignaient autant l’un que l’autre le silence des cendres.
Cependant, la fin de ce monopole binaire et l’émergence de nouvelles puissances comme le Royaume-Uni, la France, puis la Chine populaire de Mao en 1964, vinrent fissurer cette simplicité architecturale pour introduire les prémices d’une instabilité multipolaire complexe. Chaque nation chercha alors à forger son propre sanctuaire nucléaire pour ne plus dépendre de la protection incertaine d’un protecteur lointain, transformant l’atome en un symbole de souveraineté absolue et de fierté nationale indécrottable. A posteriori, cette prolifération montra que le secret technologique ne pourrait être gardé éternellement dans un coffre-fort à Washington, et que la science de la destruction totale était devenue un bien commun pour quiconque possédait les ressources industrielles et l’obstination politique nécessaires. Dès lors, l’équilibre du monde ne repose plus sur un axe unique de stabilité, mais sur une constellation de forces dont les intérêts divergeaient de plus en plus radicalement du centre impérial américain.
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Les parias du nucléaire
Aujourd’hui, l’émergence de puissances considérées comme parias, à l’instar de la Corée du Nord, a prouvé qu’un pays isolé et économiquement exsangue pouvait tenir tête à l’empire américain s’il possédait seulement quelques ogives fonctionnelles : ce qui est particulièrement ironique dans les circonstances, alors que le « pygmée » défi le géant et l’oblige à la retenue nucléaire. Pour le die sans artifices, Kim Jong-un, en possédant la bombe comme une assurance-vie inattaquable pour sa dynastie, a totalement inversé la logique de la dissuasion : ce n’est plus le gendarme qui dissuade le fauteur de troubles par sa force de frappe, mais le fauteur de troubles qui paralyse le gendarme par la menace d’une frappe tactique désespérée. Auquel cas, Washington sait désormais qu’il ne risquera jamais la destruction de Los Angeles pour sauver Séoul d’un chantage nucléaire, ce qui fragiliserait d’autant toutes les alliances traditionnelles et encouragerait d’autres nations à suivre ce chemin de la sanctuarisation atomique. La Corée du Nord a ainsi brisé le mythe de l’invincibilité américaine en démontrant que l’atome est le grand égalisateur de puissance, permettant au pygmée de tenir le géant en respect.
Et c’est dans ce cadre à la limite schizophrénique que le monde multipolaire actuel est d’autant plus instable que des acteurs comme l’Iran frappent avec insistance à la porte du club nucléaire, menaçant de déclencher une réaction en chaîne incontrôlable au Moyen-Orient où l’Arabie Saoudite ou bien la Turquie pourraient réclamer leur propre bombe pour ne pas être rayées de la carte. On n’est plus dans la rationalité froide et prévisible de la Guerre froide, mais dans une ère de provocations constantes et de jeux de dupes où le risque d’erreur de calcul tactique est immense. D’un point de vue strictement géopolitique, la dissuasion devient ici tripolaire ou multipolaire, multipliant d’autant et de façon exponentielle les variables d’incertitude et rend la gestion des crises quasiment impossible par les canaux diplomatiques classiques hérités du siècle dernier. Dans les faits, et l’Histoire en a fait la démonstration, la surexpansion d’une puissance survient généralement au moment où elle doit faire face à des menaces éparpillées et nucléarisées qu’elle ne peut plus contenir par la simple projection de sa force conventionnelle.
La Chine, quant à elle, n’a pas le choix d’accélérer massivement la modernisation de son arsenal, tout en cherchant à atteindre la parité avec les États-Unis et la Russie pour affirmer son hégémonie en Asie et sécuriser ses ambitions territoriales sur Taïwan. On peut vraisemblablement supposer que cette course aux armements d’un nouveau genre montre que l’atome reste, pour Pékin, l’outil indispensable pour chasser l’influence américaine de ses eaux territoriales et imposer son propre ordre régional fondé sur la force brute. Désormais, la dissuasion n’est plus ce bouclier statique destiné à maintenir le statu quo ; elle est devenue une arme de mouvement, un levier politique agressif utilisé pour redessiner les zones d’influence au détriment de l’ordre né en 1945. Auquel cas, cette instabilité viendrait du fait que chaque nouvel acteur nucléaire réduirait mécaniquement la liberté d’action des États-Unis, forçant le gendarme au compromis amer là où il imposait autrefois sa volonté souveraine.
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[1] Alperovitz, G. (1965). Atomic Diplomacy: Hiroshima and Potsdam. Simon and Schuster.
[2] Surnommé le « Doyen des historiens de la Guerre froide », Gaddis est un professeur émérite à l’université de Yale et l’une des figures les plus influentes de l’historiographie américaine contemporaine.
[3] Gaddis, J. L. (1987). The Long Peace: Inquiries into the History of the Cold War. Oxford University Press.
[4] Waltz, K. N. (1981). The Spread of Nuclear Weapons: More May Be Better. Adelphi Papers, No. 171. International Institute for Strategic Studies.


