
Le corps n’est plus une fatalité biologique, il est devenu un chantier permanent. Nous habitons une chair que nous ne nous contentons plus de subir, mais que nous redressons, mesurons et sculptons avec une ferveur qui confine à l’obsession religieuse. Cette entreprise de normalisation ne date pas d’hier. Elle s’enracine dans le regard des humanistes qui, dès la Renaissance, ont cessé de voir dans l’enveloppe humaine un simple réceptacle de l’âme pour y projeter un idéal de justes proportions. Alberti ne peignait pas des hommes, il traçait des géométries morales. Aujourd’hui, la technique a remplacé le pinceau, mais l’injonction demeure identique : il faut que le corps réponde de lui-même. Le passage du corps subi au corps piloté marque une rupture anthropologique majeure où l’individu devient l’ingénieur de sa propre matière. On ne naît plus corps, on le fabrique à coups de disciplines, de diététiques et de prothèses identitaires. C’est ici, dans cet interstice entre la biologie brute et la volonté de puissance, que se joue la véritable gouvernance de soi. Le corps est notre dernière frontière, le seul territoire que nous croyons encore pouvoir totalement coloniser. La mise en forme du corps est désormais indissociable d’une mise en forme du social. La rectitude physique devient le miroir d’une rectitude morale exigée par la modernité.
ISBN : 978-2923690278 | 544 pages
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Le corps est le lieu de toutes les rencontres. Porteur d’identités sociales, il est devenu une fascinante entreprise de normalisation et de transformation. De ce simple constat, nous nous posons une question : « Comment le corps est-il devenu, au fil du temps, un objet de préservation, de réparation, d’augmentation et de transformation ? ». Pour tenter de réponde à cette question, une hypothèse : « Trois grands courants, à la Renaissance, ont construit le corps socialement acceptable d’aujourd’hui : il y a tout d’abord l’idée qu’il est possible, avec le peintre Alberti, d’aspirer à un corps de justes proportions comme idéal de beauté, avec le médecin Vésale, de réparer le corps, de le soigner efficacement, de le guérir et lui redonner vitalité, et avec l’éducateur Mercurialis, de fabriquer un corps et de le façonner en quelque sorte selon sa volonté ; ces trois courants ont ceci de particulier qu’ils traverseront toutes les époques depuis la Renaissance jusqu’à aujourd’hui, et qu’ils structureront une certaine représentation sociale du corps qui fait de ce dernier l’ultime identification à soi-même. »
Afin de confirmer, nuancer ou infirmer cette hypothèse, il importe donc d’explorer l’inscription sociale du corps à travers les époques pour mieux comprendre ses attitudes, ses comportements, ses gestes, ses postures et les interventions à déployer sur celui-ci pour le régulariser et le normaliser, le rendre conforme à certaines attentes, surtout l’amener à un certain idéal de corporéité élaboré au cours des XVe et XVIe siècles. Deux variables, donc, pour effectuer ce travail : l’individu et le collectif. D’une part, c’est au croisement de la pratique médicale, de la recherche scientifique et de l’innovation technologique que les interventions sur le corps deviennent envisageables pour chaque individu. D’autre part, c’est au croisement des discours de la pratique médicale, de la recherche scientifique et de l’innovation technologique que les interventions sur le corps deviennent socialement acceptables.
Du Moyen-Âge jusqu’au XXIe siècle, cet ouvrage tentera de relever certains phénomènes qui ont contribué de différentes façons à proposer de nouvelles représentations sociales du corps. Quelles sont ces nouvelles représentations du corps qui font de ce dernier l’ultime destination de soi et un vaste territoire où s’investissent différents acteurs intéressés par sa préservation, sa réparation, son augmentation, sa transformation et surtout sa normalisation ?

