FILMER LE SOCIAL
Ce document raconte une rencontre peu fréquente, mais nécessaire, entre la sociologie filmique et l’intervention sociale, une rencontre qui passe par le cinéma de Pierre Fraser pour éclairer une réalité que l’on préfère souvent tenir hors champ : le vieillissement des personnes vivant avec une déficience intellectuelle. Le projet Mentorat Actif, piloté par la chercheure Élise Milot et en collaboration avec Monique Maltais du RQPC, s’inscrit précisément dans cet angle mort, là où l’allongement de la vie se conjugue trop souvent avec l’isolement, la sédentarité et une forme d’invisibilité sociale soigneusement entretenue par nos bonnes intentions.

À cette démarche sociale s’adosse une méthode de recherche qui assume pleinement sa dimension sensible. Avec la sociologie filmique, Pierre Fraser déplace les frontières classiques de la production de savoir. L’image et le son ne servent pas à illustrer un propos déjà établi, ils deviennent des instruments d’analyse à part entière. La caméra capte ce que les questionnaires et les rapports laissent filer : les hésitations, les silences, les regards, les micro-ajustements relationnels qui font toute la différence entre une présence tolérée et une réelle appartenance.
Le tournage n’est pas neutre, et c’est précisément là sa force : la caméra crée un espace d’interaction supplémentaire, révélant la finesse du soutien offert par les mentors et la manière dont les groupes s’ajustent, parfois sans même en avoir conscience.
Le point de départ est simple, presque banal, et c’est justement ce qui le rend dérangeant : vieillir avec une déficience intellectuelle, c’est courir un risque accru de retrait du monde. Pour y répondre, la chercheuse Élise Milot propose une approche qui rompt avec la logique du face-à-face institutionnel. Il ne s’agit pas d’accompagner une personne âgée comme on prend en charge un dossier, mais de l’introduire dans un collectif déjà vivant, un club, une activité, un espace où les règles, les habitudes et les relations préexistent. Le cœur du dispositif repose sur la figure du « complice », non pas un guide autoritaire ni un intervenant omniprésent, mais un passeur discret, un médiateur social qui soutient la participation sans jamais se substituer à la personne elle-même. L’inclusion, ici, n’est pas un service rendu, c’est une dynamique partagée.
C’est souvent au montage que tout se joue. Le dérushage devient un moment d’analyse où émergent des thèmes invisibles sur le terrain, où des trajectoires individuelles se transforment en une réflexion plus large sur ce que signifie inclure sans infantiliser, accompagner sans confisquer l’autonomie. Le film documentaire, présenté le 3 décembre 2025 à Trois-Rivières, a ainsi mis en évidence une vérité rarement formulée aussi clairement : l’inclusion ne repose pas sur un héros bienveillant, mais sur la capacité d’un groupe à accueillir, à ajuster ses codes et à faire une place réelle.
Toutefois, rien de tout cela ne va de soi. La démarche soulève des enjeux éthiques, à commencer par la question du consentement, qui ne peut être ni ponctuel ni purement formel lorsqu’il s’agit de personnes vulnérables. Elle exige aussi un équilibre délicat entre l’empathie indispensable à toute intervention sociale et la distance critique que requiert la recherche scientifique.
S’ajoute enfin un défi technique souvent sous-estimé : faire en sorte que la force esthétique des images serve le propos social sans l’emporter sur la rigueur analytique. Le Mentorat Actif montre ainsi que l’innovation sociale ne réside pas seulement dans les dispositifs, mais dans la manière dont on accepte de regarder autrement celles et ceux que nos sociétés ont trop longtemps appris à ne pas voir.
LA SOCIOLOGIE FILMIQUE
© Revue Sociologie Visuelle, 2026 / Pierre Fraser et Élise Milot, 2026


