Plateformes de livraison, travailleurs de l’urgence
On les voit partout. À chaque coin de rue. Debout, assis sur un vélo, parfois adossés à un mur, mais toujours dans la même posture : le dos légèrement courbé, la nuque inclinée, le regard rivé à un écran. Une figure désormais si banale qu’elle a cessé d’exister à nos yeux. Comme les horodateurs ou les panneaux « travaux », elle fait partie du décor urbain. Et c’est précisément pour cette raison qu’elle mérite qu’on s’y arrête, car cette posture, il faut la décrire comme une nouveauté devenue invisible. Une innovation corporelle, pourrait-on dire, parfaitement intégrée au paysage contemporain. L’homme penché n’est pas un flâneur. Il n’est pas non plus un promeneur distrait. Il attend. Ou plutôt, il guette. Il est en alerte permanente. Il travaille.
Nous proposons ici un exercice salutaire : regarder derrière le clic. Derrière la promesse anodine d’une livraison « en 10 à 15 minutes ». Derrière ce petit miracle quotidien que nous consommons sans y penser, comme si la nourriture, désormais, se matérialisait par génération spontanée. Le point de départ est simple, presque trivial : la ville contemporaine ne supporte plus le délai. L’attente est devenue une faute morale. Une anomalie. L’urgence n’est plus l’exception ; elle est la norme. Autrement dit, ce qui relevait autrefois de la situation critique est devenu le régime ordinaire de fonctionnement.
Cette mutation abstraite a pourtant des conséquences très concrètes. Elle s’inscrit dans les corps. Littéralement. Le livreur n’est pas seulement pressé : il est accéléré. On parle ici de corps accéléré, et le terme mérite qu’on s’y attarde. Il ne s’agit pas d’un athlète cherchant la performance, mais d’un travailleur pour qui chaque ralentissement est une sanction. Chaque feu rouge devient une perte sèche. Chaque minute d’attente, un manque à gagner. La vitesse n’est pas un choix. C’est une condition de survie économique.
On en arrive alors à ce paradoxe glaçant : ne pas rouler est plus angoissant que rouler. L’inactivité devient plus stressante que le danger de la circulation. Le repos lui-même se transforme en menace. Le corps est sommé d’être en mouvement perpétuel, non par désir, mais par nécessité algorithmique. Voilà sans doute l’un des tours de force de ce système : faire de l’arrêt une faute.
Le discours des plateformes, pourtant, continue de célébrer la liberté. « Soyez votre propre patron », nous dit-on. C’est donc avec une élégance toute ironique qu’il faut qualifier ce statut d’auto-entrepreneur de fiction juridique élégante. Tout est dit. La liberté existe, certes, mais à condition de ne jamais s’en servir. Refuser une course est possible en théorie. En pratique, c’est s’exposer à la sanction silencieuse de l’algorithme, car le véritable manager, ici, n’a ni visage ni bureau. C’est une application. Un management désincarné, permanent, opaque. On ne discute pas avec une application. On ne négocie pas avec une boîte noire. L’algorithme ne négocie pas : il calcule. Le travailleur n’obéit plus à un ordre explicite ; il apprend à anticiper les désirs supposés de la machine. Une discipline subtile, intérieure, et d’une redoutable efficacité.
Pendant ce temps, l’expérience client est conçue pour être l’exact inverse de cette violence silencieuse. Fluide. Simple. Presque magique. On clique, et la nourriture apparaît. Le travail est effacé derrière l’interface. Le livreur devient un point mobile sur une carte. Une notification. Une estimation de temps. Un corps transformé en donnée.
Ce que nous mettons ici au jour, c’est cette équation morale discrète mais implacable : le confort des uns repose sur l’invisibilité des autres. Nous pensions avoir gagné du temps. Nous avons surtout déplacé la fatigue. Face à cette pression continue, les livreurs développent des stratégies de survie psychologique. L’une des plus troublantes est ce qu’il faut nommer l’auto-accélération. Pour reprendre un semblant de contrôle, on va plus vite que ce que le système exige. On transforme la contrainte en performance. La souffrance en habileté. Accélérer pour ne pas subir. Mais cette fuite en avant a un prix. Penser, c’est s’arrêter. Et tout, dans cette organisation du travail, est conçu pour empêcher l’arrêt.
Le GPS dicte le chemin. La prochaine commande arrive avant que la précédente soit terminée. L’espace mental est saturé. Il ne reste plus de place pour la réflexion, encore moins pour la critique. On peut anesthésier l’esprit, mais le corps, lui, n’oublie rien. Et c’est peut-être là que cette approche devient particulièrement dérangeante, car sous ses airs de modernité radicale, ce modèle n’a rien de nouveau. Il rejoue, avec des outils numériques, les vieux principes du taylorisme. Le chronomètre de l’usine a été remplacé par l’algorithme. Le contremaître par une application. La logique reste la même : décomposer, mesurer, optimiser.
La grande innovation n’est donc pas la vitesse : c’est l’invisibilisation du travail, des risques, des corps usés. Alors, la prochaine fois que le petit vélo avancera joyeusement sur votre écran, peut-être vaudrait-il la peine de lever les yeux. Juste un instant. Et de se demander ce que, collectivement, nous sommes en train d’accélérer.

© Revue Sociologie Visuelle, 2026
SOURCES
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